Vingt ans après

Un film de Jacques Kebadian

2002 - 76 min - Couleur - Beta SP

Scénario : Jacques Kébadian
Image : Jacques Kébadian
Son : Tigrane Kébadian
Montage : Isabelle Ouzounian
Musique : Tigrane Mansourian

En 1983, Jacques Kebadian accompagne son ami Serge Avedikian à Erevan où ils tournent "{Que sont mes amis devenus ?}". Il rencontre pour la première fois la famille Hovanessian. Lorsqu'en 1994, la famille s'apprête à quitter l'Arménie affaiblie par le conflit avec l'Azerbaïdjan et le tremblement de terre, Jacques est de nouveau présent pour les filmer. C'est à New York qu'il les retrouve en 2001. Avec lui, il a apporté les images du temps passé, du pays désormais lointain… Le film raconte ainsi le cheminement possible d'une famille dans le désordre mondial.


Le temps, grand maître du cinéma est pris dans 20 ans après au pied de la lettre : qu’avons-nous fait de nos vingt ans et que devenons-nous vingt ans après. Dans les yeux du couple central du film, le temps fait son travail de rongeur et de constructeur. Aucun maquilleur ne pourrait changer les traits ainsi, alourdir ainsi les joues, éteindre le regard ou en tous cas le changer. Si le film ne montrait que cela il serait déjà fort de se saisir du temps qui passe, étire, étrille et tue. Revenir, revenir encore sur la vie de ses personnages les suivre, les accompagner dans leur vie, celles de leurs parents de leurs amis (et les enfants).

Mais le film est bien autre chose parce que non content de conter le temps (le compter) il situe aussi dans l’Histoire, la grande, une histoire singulière qui pour notre œil qui vit loin de ces tourmentes (pour l’instant) acquiert au fil du film une grandeur universelle. Suivant avec délicatesse la vie d’une famille d’Arméniens en Arménie soviétique, une vie ou du bonheur fragile (nos héros sont jeunes) fabrique sous nos yeux la nostalgie du temps qui passe, du temps qui a passé. Car cette famille, Jacques Kébadian commence à nous la montrer aujourd’hui dans la banlieue interminable du New Jersey aux portes de New-York, 20 ans après leur rencontre. Il va ensuite déployer au fil de scènes quotidiennes un récit à la fois banal et fascinant. Dans le prisme qu’il pose devant eux se réfracte toute une histoire qui est aussi l’histoire d’un siècle. Comment, la guerre, la famine et aussi la libération vont contraindre cette famille funambulesque (dans l’Arménie soviétique d’il y a vingt ans ils promènent de villes en villages un théâtre de marionnettes) à émigrer dans le paradis bien peigné du capitalisme américain avec ses banlieues interminables, ses drapeaux et ses employés qui dorment dans le métro ou dans les bus pour gagner son pain dans la métropole du monde. Elle vend des locations de voitures et lui le metteur en scène d’une province lointaine du monde vend des bijoux. Ceux peut-être de son royaume enfui, enfoui.

Le quotidien est toujours filmé au fil du rituel des repas et des toasts, mais aussi de la misère qui grandit : on revoit sans se lasser la scène comique et grandiose de ces habitants d’un HLM d’Erevan qui s’engueulent et s’amusent presque dans l’habitude de leur désespoir) du manque d’eau qui est coupée plusieurs heures par jour. Une telle sait comment remplir sa baignoire et sa voisine ne sait que faire couler qu’un minuscule filet d’eau sous le robinet).

De ce petit bout de la lorgnette, on sent plus qu’on ne voit la chute de l’Union Soviétique, la dislocation de l’empire, la nécessité d’émigrer dans l’espoir d’avoir un avenir pour soi et pour ses enfants. C’est bien là que dans ce particulier si vivant que Jacques Kébadian nous touche. Derrière cette famille d’Arméniens, on voit comme en transparence ces migrations qui n’en finissent plus. On se souvient des Polonais des mines du Nord, des Italiens de Lorraine, de ces juifs d’Allemagne et de Pologne encore, de ces Algériens de l’Ile Seguin, de ces Maliens de nos trottoirs.

20 ans après nous parle de nous et d’eux les autres qu’on ne voit pas dans la langue du cinéma.

Michel ANDRIEU, cinéaste

Les Films


Distribution

Doc and Film International


Production

Agat films & Cie, Images Plus





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