Filmer l'autre : trouver la bonne distance

Filmer l'autre : trouver la bonne distance

Trouver le bon dispositif de travail avec ses personnages est sans doute la première étape à l'élaboration d'un film documentaire. Il s'agit souvent de prendre le temps de la rencontre, savoir accueillir l'imprévu et l'aléatoire, construire le récit dans un dialogue avec les protagonistes... Comment permettre aux personnes filmées de prendre possession de l'espace pour basculer dans l'intime, voire l'imaginaire ? Peut-on rejouer le réel pour mieux le saisir ?

Avec la projection de Dans la terrible jungle de Caroline Capelle et Ombline Ley


Il y a plusieurs manières de trouver la position, la distance que l'on prend avec son sujet pour le filmer. En documentaire plus particulièrement, la distance choisie découle souvent de contraintes de départ, d'impossibilité physique ou moral de filmer frontalement son sujet. La contrainte pousse alors le réalisateur à inventer à trouver des solutions, mettre en place des dispositifs pour faire émerger une forme, un film.


Kurdish Lover, Clarisse Hahn, 2012

LA PLACE DU FILMEUR
Avec son compagnon kurde rencontré à Paris, Clarisse Hahn découvre "un pays qui n'existe pas", une zone sinistrée, immobilisée par la guerre et la misère économique, perdue entre tradition et modernité : le Kurdistan. Comme un cousin lointain venu d'ailleurs, le spectateur partage le quotidien d'une famille où l'amour se confond souvent avec l'emprise.
Un quotidien où le paganisme régit le rapport aux choses et à la vie, le magique se mêlant au trivial. Les personnages sont drôles, parfois cruels, souvent d'une grande théâtralité pour oublier qu'ils font partie d'une communauté oubliée du monde.

Dans Kurdish Lover, Clarisse Hahn se rend avec son compagnon Kurde dans sa belle famille qui habite un petit village sinistré du Kurdistan.
Clarisse plante sa caméra au milieu du salon, dans la cuisine, dans le jardin. La caméra est toujours frontale et proche de ses personnages. C'est la présence même de Clarisse et de sa caméra qui provoque des situations et des réactions.
La belle famille commente sans cesse la présence de cette caméra et par prolongement celle de Clarisse, “La ptite blonde Française”. La caméra est prise à partie et devient un élément catalyseur puissant.


Pandore, Virgil Vernier, 2010

LA PLACE DE LA CAMERA

Posté sur le trottoir d'en face, Virgil Vernier laisse tourner sa caméra à l'entrée d'une boîte de nuit parisienne branchée. Il filme en plan fixe sur une semaine tous les soirs de 23h à 5h du matin. C'est une position d'observation presque ethnologique : on observe une faune nocturne et parisienne qui tente d'entrer dans une boite de nuit.

Le spectateur est lui amené à rester en retrait, à analyser et déchiffrer les codes de ces « gens de la nuit ».


The Cat, The Reverend and the slave, Alain Della negra & Kaori Kinoshita, 2009

GROS PLAN SONORE

Markus est un furry : l'animal qui sommeille en lui est un chat. Benjamin est un pasteur moderne : il prêche les évangiles dans une église virtuelle. Kris est un maître goréen : il contrôle la vie sexuelle de ses esclaves depuis sa chambre... .

Pour The Cat the reverend & the Slave, Alain Della Negra s'est retrouvé confronté à la difficulté de filmer dans le réel des personnes qui vivent principalement par procuration, à travers leurs avatar, une vie virtuelle. Il était face à des personnages timides ou qui peuvent avoir des difficultés à accepter « le réel ».


« Les personnages étaient tellement timides que nous n'arrivions à rien en les filmant. Nous avions essayé dans la chambre d'hôtel et c'était la catastrophe. Du coup on proposé de poser le zoom h4 au milieu du groupe et ils ont parlé de trucs et d'autres et on a juste filmé depuis le haut de l'immeuble. » Alain Della Negra à propos de The Cat, The Reverend and the slave


Dans ma tête un rond point, Hassen Ferhani, 2015

PERSONNAGE COMME METTEUR EN SCÈNE

Dans le plus grand abattoir d'Alger, des hommes vivent et travaillent en huis-clos aux rythmes lancinants de leurs tâches et de leurs rêves. L'espoir, l'amertume, l'amour, le paradis et l'enfer, le football se racontent comme des mélodies de Chaabi et de Raï qui cadencent leur vie et leur monde. Quand est ce que le protagoniste devient le personnage ? L'idée est de faire un film avec eux et non pas sur eux.

Le cinéaste prend de la distance avec le lieu de tournage, l'abattoir. Le lieu n'est pas le sujet du film. Il va chercher le contre-pied, la poésie, la philosophie au beau milieu de pièces de bœuf et le contraste fait d'autant plus exister les personnages.



EXTRAITS

Kurdish lover, Clarisse Hahn, 2012
Pandore, Virgil Vernier, 2010
The Cat, The Reverend and the slave, Alain Della Negra & Kaori Kinoshita, 2009
Dans ma tête un rond point, Hassen Ferhani, 2016
The decline of wester civilisation part II, Penelope Spheeris, 1988


POUR ALLER PLUS LOIN

Travaux des réalisatrices Ombline Ley & Caroline Capelle.

Et puis tout passe, Caroline Capelle, 2014, 12 min
Cavernicole, Ombline Ley, 2014, 29 min
Korloscopie (épisode 4), Duo Kor, Mini série documentaire en 5 épisodes

Regardez les interviews de Virgil Vernier, d'A.Della Négra & K.Kinoshita et découvrez un extrait de The Decline of western civilisation.


INTERVENANTS

Publié le mercredi 26 juin 2019
Mis à jour le mercredi 26 juin 2019

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