Sur la Planche

Un film de Leila Kilani

Sur la Planche

Un film de Leila Kilani

Maroc, France, Allemagne - 2011 - 106 min

La Planche du titre est multiple, elle est tremplin, plongeoir ou planche à requins. C'est l'histoire d'une « {fraternité} » en danger, l’histoire d’un quatuor : celle de quatre filles en course, faite d'amour, de choix, de destins fracassés. Elles sont les personnages d'un film noir sous les auspices conflictuels du rêve du mondialisme.

Avec :
Soufia Issami , Mouna Bahmad , Nouzha Akel et Sara Betioui

Sorti le 01 février 2012

À propos de Sur la planche

Sur la planche m'a littéralement secouée, sidérée par la virulence de sa forme et l'âpreté du portrait de groupe qu'il dresse, un gang de filles dans un Tanger nocturne et pluvieux, où les seuls éclats de lumière sont ceux surexposés, électriques, cliniques de l'usine d'ensachage de crevettes. Et Badia, cheville ouvrière du quatuor, s'inscrit dorénavant dans mon panthéon des figures féminines marquantes du cinéma.

_ Curieux équipage que ce gang de quatre filles, « petites bricoleuse de l'urgence », traversé par des lignes de fractures (pour ne pas dire de classe) qui font écho à celles que la conversion zélée à la mondialisation imprime à Tanger. Deux « crevettes », immigrées de l'intérieur, ouvrières démasquées par l'odeur de poisson qui leur colle à la peau, et deux « textiles » qui bénéficient du statut particulier de la zone franche et du réseau social qui leur a permis d'y accéder vont faire alliance pour une minable entreprise de vols de portables.

 

Un polar

Avec les outils du polar qu'il est aussi, Sur la planche articule le destin tragique et annoncé de Badia, qui se refuse à être une fille crevette. Dans la tension d'alliances douteuses, d'enjeux croisés, de rivalité, de manipulation et de trahison qui lui donnent leurs couleurs, le récit de quelques semaines dans la vie de ce fugace gang de filles métaphorise la brutalité du système social tout entier.

_ Territoires séparés, organisation du temps à la botte du rendement, le diurne et le nocturne dans un continuum indiscernable, modernité en instance, agitée et indifférente aux humaines langueurs, où perdurent et s'adaptent les anciens fonctionnements claniques. Sur cette scène hystérique d'un se-sauve-qui-peut généralisé, Badia, le corps récusé par le morcellement du travail puant à la chaîne, en but à l'injonction de normes socioculturelles indigentes (pas plus orientales qu'ailleurs), se bricole une intégrité singulière, une colonne vertébrale-armure (l'intérieur et l'extérieur confondus) comme seul viatique possible et accroche sa survie à un front du refus obstiné qui va la mener à sa perte.


Le corps et la langue

_ « Faire un temps neuf avec un temps mort,

_ Changer de mur changer de peau,

_ S'éplucher, muer ».

_ Incarnée par Badia (« une totale cramée » dit-elle d'elle même), c'est bien la dernière figure punk que met en scène Sur la planche de Leïla Kilani. La dernière non pas comme avatar d'une évolution sagement répertoriée du genre (musique, mode, crédos divers) mais la dernière comme retour à la première en ce qu'elle renoue avec la force éruptive d'un bloc de résistance qui explose et s'expose sans préalables. La chose avant la pensée de la chose, ou plutôt la chose et sa pensée dans la même émergence. Comme si le corps lui même, avant la moindre élaboration mentale, signifiait l'incessible révolte. Pas d'espace, pas d'avenir, pas de corps où s'épanouir pour Badia. Le refus comme mise en acte du désespoir prend la forme de l'urgence et d'une singularité qui, dans la nécessité de construire quelque intelligibilité. Passe par l'invention de sa propre langue. Slam à sa propre adresse, incantation de pythie, cri psychotique ? Quelque chose au seuil du langage qui laisse vivre la morsure de l'interrogation, quelque chose à entendre dans tout cri même fou.

_ S'il y a énigme, ce n'est pas dans l'interprétation du monde dont témoigne l'incantation - à moins d'être sourd et aveugle -, mais dans cette capacité à voir plus loin, plus vite.

_ Comme seule la poésie en a le privilège.

 

Le Film

_ L'intelligence et la force du film tient au double registre narratif qu'il développe. D'un côté la trajectoire à la rigueur mathématique d'un destin annoncé et de l'autre la présence quasi documentaire de la ville.

Pour ce qui est du récit, il n'y a aucune séquence sans Badia, aucune psychologie, juste sa présence dans Tanger, filmée au plus serré, dans la trace de son propre usage des lieux. Une ville dont elle n'a pas besoin de prendre le pouls pour la piger, comme semble le signifier le son très ouaté, presque lointain des ambiances sonores (l'affaire est entendue, comme on dit). Et, ce faisant, c'est un film dont le hors champ documentaire donne à voir l'épaisseur physique et sociale de la ville : Tanger la désordonnée, populeuse, magouilleuse, accueillant la nuit le désordre des débrouilles ; Tanger, fébrile plaque tournante des départs vers l'occident, aujourd'hui avant-poste africain du retour modernisé de l'empire.

Cati Couteau

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