Du Rugby dans les salles de cinéma


Cinéastes de l'ACID

2010



Et allez! il y a déjà trop de place pour les films. Vive les palucheurs de la mêlée fermée, les gros culs tachés par la pelouse, les oreilles en formes de feuilles de chou fleur, les poignées d'amour sculptées par la créatine, tout ce que vous ne pouvez pas voir, les coups de ruck sur les cuisses, les fourchettes dans les yeux, les torsions de roubignoles, morsures, raffuts, enfoncements de la trachée, éclatements de côtes, déplacements de vertèbres. Le noble art de la bagarre de pelouse comme si vous y étiez, en trois dimensions, et bientôt grâce à l'odorama, le parfum de la graisse, de la sueur, de l'arnican, du sang. Remplaçons, l'art et essai par l'art de l'essai, il serait peut-être temps de ressortir Roller-ball ! 


La diffusion ce samedi 20 mars en direct, en numérique et en 3D d'un match de rugby dans des salles de cinéma, fut-ce France-Angleterre, le fameux « crunch » qui a abouti - et nous nous en réjouissons- à la conquête d'un neuvième Grand Chelem par le Quinze de France, est une très mauvaise nouvelle pour le cinéma.


Qu'on ne s'y trompe pas, nous n'avons rien contre le rugby, bien au contraire, et nous n'oublions pas qu'un des plus grands cinéastes français, Jacques Tati, excella au centre de la troisième ligne du Racing Club de France et qu'il forgea ses premières gestuelles burlesques dans les vestiaires pour faire rire ses copains.


Mais dans cette période où l'apparition des techniques de diffusion numérique semble source d'une grande confusion rendant difficile pour certains de raison garder, il s'agit de remettre les choses à leur place : ce qui signifie conserver aux Arts, à la culture, et ici au cinéma, les lieux où il revient naturellement de les faire découvrir et partager.


En clair, aux stades le rugby, aux bars la retransmission, aux salles de cinéma les films !


Remplacer aujourd'hui les films dans les lieux qui sont les leurs par des matches de rugby, prochainement de football ou par tout autre « événementiel », plus généralement par ce que l'on nomme pudiquement « le hors film », relègue clairement le cinéma sur le banc des remplaçants -et jusqu'à quand ? - au profit d'autres spectacles plus générateurs de profits annexes, profits on va le voir d'ailleurs, de moins en moins annexes...


Pour beaucoup d'exploitants de grands groupes, le cinéma n'est déjà plus aujourd'hui qu'un simple produit d'appel, leur chiffre d'affaires ne se limitant pas, loin s'en faut, aux seules entrées générées par les films.

Ces circuits ont mis en place un système très élaboré, comparable aux « marges arrières » en vigueur dans la grande distribution- en faisant payer des prix exorbitants aux distributeurs indépendants pour passer les bandes-annonces de leurs films et exposer leurs affiches - ; ils réservent des espaces de plus en plus considérables à la vente de confiseries et à la restauration rapide. Cette part de recettes est devenu tellement primordiale à leurs yeux que des exploitants de salles de circuit ont récemment fait appel à la police pour expulser les spectateurs porteurs d'autre nourriture que celles en vente dans l'enceinte de leur cinéma, exactement comme pourrait le faire un restaurateur.


Ces grands groupes ont du reste intégré ces données fort peu cinématographiques dans leur « charte des spectateurs » -(Article#7 de la charte du spectateur UGC: « - C'est notre chef qui fait le menu. La nourriture et les boissons vendues dans le cinéma sont les seules autorisées ».)


Mais cette manne financière, qui, soulignons-le, ne bénéficie pas au fond de soutien, ne s'arrête pas là...

Il y a encore et par exemple, la location de lunettes spéciales, lors de projections de films en 3D comme récemment Avatar, alors que les cartes illimitées font leur publicité sur l'accès justement illimité à toutes les séances et pour tous les films... (Des détenteurs de cartes illimitées Gaumont ont d'ailleurs saisi la DDCCRF pour violation des conditions générales d'abonnement)


Dans ces lieux-là, le cinéma n'est plus considéré depuis longtemps comme un art, il est purement et simplement une industrie, plutôt tendance agro alimentaire en somme...


Qu'ils en soient conscients, les exploitants s'équipant en numérique qui seraient tentés, si ce n'est déjà fait, de céder à ces tristes sirènes du business, vont ouvrir bien grand les portes de leurs salles à un véritable Cheval de Troie, et transformer des salles auparavant habitées d'un esprit, animées, en des lieux sans âme, des espaces seulement techniques, où la pensée, l'imaginaire, le geste artistique et la parole n'auront plus droit de cité.


Si ce qu'ils passent dans leurs salles n'a plus d'importance à leurs yeux, ils se transformeront de fait en simples gestionnaires de coquilles vides, espaces purement techniques, sorte de salles polyvalentes, en somme des avatars de salles de cinéma !


Or on nous dit un peu partout qu'il y a trop de films ? C'est pourtant à croire qu'il n'y en sans doute pas encore assez, si des écrans sont à présent disponibles pour retransmettre des matches ! Par parenthèse, quels seront les films qui vont devoir renoncer aux séances du samedi soir pour pouvoir diffuser un match ? Quel récurrent rapport de force va- il les déterminer ?


Alors après tout, on peut considérer que cette dérive regarde ceux qui exploitent ces lieux plutôt qu'ils ne les animent. Mais dans ce cas, si des exploitants décident que leurs salles ne sont plus destinées seulement au cinéma et qu'ils préfèrent les utiliser pour des retransmissions sportives, ou de façon plus générale du hors film, il faut en prendre acte.


Depuis des années, le CNC se montre réticent à la diffusion en salles de cinéma, d'œuvres qui sont du cinéma, sous le prétexte que ces films n'ont pas de distributeur et qu'il ne faut pas encourager le « non commercial ». Les salles proposant des séances de « non commercial » (festivals, etc) sont de fait pénalisées au moment de l'octroi des subventions Art et essai.


Si le CNC n'agit pas aujourd'hui pour interdire ces retransmissions sportives dans les salles de cinéma, cela signifiera qu'il souhaite encourager le hors film à condition qu'il soit commercial, plutôt que le cinéma. Ce serait un bien mauvais signal, un nouveau coup porté à l'idée d'exception culturelle souvent vantée dans les discours par les pouvoirs publics, mais bien mise à mal dans la réalité.


Nous demandons donc instamment au CNC de jouer son rôle en réglementant clairement les usages des salles de cinéma et d'agir pour interdire ces pratiques intolérables. Tout d'abord en cessant d'attribuer les aides (soutien automatique et sélectif) dont bénéficient ces salles- là, qui par ailleurs ne devront désormais plus relever du Ministère de la Culture, mais du Ministère de la jeunesse et des sports, et du ministère de l'Economie, de l'Industrie et de l'Emploi...


Le cinéma indépendant est suffisamment attaqué et mis en péril depuis des années, par l'extrême concentration des grands groupes pour ne pas accepter aujourd'hui que les espaces qui lui sont naturels et consubstantiels soient réduits de telle sorte qu'à très court terme il ne lui soit plus possible d'exister. Il y a quelques années déjà, nous alertions par le Manifeste « Libérons les écrans ! » les pouvoirs publics sur l'explosion du nombre de copies qui visait à étouffer inexorablement la diversité qui fit longtemps la richesse du modèle cinématographique français. Aujourd'hui le coup porté avec la diffusion de ce match dans trente salles, est une attaque supplémentaire que nous avions hélas prévue depuis longtemps. Nul doute que ce n'est hélas que le début d'un phénomène qui va s'accentuer.


Le CNC et le Ministère de la Culture doivent agir sans délai.

Les films doivent être montrés là où ils ont vocation à l'être, dans leur milieu naturel, qui n'est ni internet, ni l'écran d'un téléphone portable mais encore et d'abord dans les salles de cinéma !


Notre expérience quotidienne sur tout le territoire nous apprend que les salles qui aujourd'hui résistent le mieux sont toujours celles qui ont su créer des lieux avec une identité éditoriale forte, une politique d'accompagnement des œuvres cohérente, et un rapport de proximité au public.


Pour que les salles de cinéma vivent, refusons cette vision simplement mercantile à court terme et affirmons ensemble la nécessité de lieux de cinéma forts, de lieux de pensée, de parole, de partage, de vie.

Et donnons à ces lieux les moyens d'exister.


 

Cinéastes de l'ACID


Publié le lundi 23 octobre 2017
Mis à jour le lundi 23 octobre 2017

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