Cinéastes de l'ACID
La tribune « Zapper Bolloré » n'est pas (encore) signée par la majorité. Et alors ? Ses mots brûlent, ils disent le réel là où le silence s'installait. La mise en mouvement qu'elle opère est à accueillir avec gratitude. Elle exprime les exigences de celles et ceux pour qui faire du cinéma doit avoir du sens, chaque matin. Elle préfigure un front pour toutes celles et ceux, stars ou non, pour qui le cinéma n'a pas à voir avec le confort mais tout à faire avec l'art, la vérité, le bouleversement, le rapport au monde. Un front qui s'ouvre bien au-delà du seul cinéma.
La distribution des films est depuis longtemps un terrain de bataille. Les signes d'épuisement de toute la filière indépendante sont manifestes (faillites et liquidations judiciaires en témoignent). Les pressions monopolistiques croissantes font courir un danger politique qu'il nous est interdit d'ignorer. C'est à l'aune de ce danger qu'il faut mesurer le rachat d'UGC par le groupe Bolloré : d'un strict point de vue économique, une telle concentration verticale est un risque majeur pour l'existence de la diversité des films en salles.
Rappelons une évidence : que Canal Plus finance énormément de films français ne donne pas pour autant à la chaîne du groupe Bolloré le monopole de la diversité, contrairement aux discours largement entendus depuis la parution de la tribune. Et comment comprendre l'écart entre le soutien affiché de Canal Plus à la diversité d'une part et d'autre part les discours de haine et les contre-vérités à propos de l'audiovisuel public ou du CNC, proférées à longueur d'antenne sur CNews et par ses sinistres relais parlementaires ?
Contre les discours ambigus, avançons des positions et des exigences claires !
L'audiovisuel public, le CNC, un vivier d'acteurs indépendants garantissent un écosystème vertueux et résilient où les plus gros ne se contentent pas d'engloutir les plus petits. Un équilibre est possible, qui permet l'audace, la diversité et l'intégrité d'un cinéma qui s'invente avec toutes et tous, dans l'intérêt général du citoyen-spectateur. Cela s'appelle « l'exception culturelle » et c'est donc à l'État de prendre ses responsabilités, de jouer son rôle régulateur pour éviter l'emprise morale, idéologique et économique d'un groupe sur nos imaginaires. N'oublions pas que les trois premiers opérateurs de l'exploitation se partagent presque 50 % des entrées en salle ! On en revient donc toujours au problème d'UGC : que peut-on faire pour éviter qu'un monopole économique devienne en une nuit un outil idéologique de contrôle ? Avec l'Observatoire de la Liberté de la Création, nous demandons : la mise en place d'une loi anti-concentration plus stricte dans les secteurs de la culture (notamment le cinéma, les médias et l'édition) qui soit mise d'urgence à l'ordre du jour du Parlement ; un renforcement des pouvoirs de contrôle de l'Arcom sur les situations d'infraction (racisme, discrimination…) ; l'intensification de sa vigilance sur la dépendance économique et les jeux d'influence entre financements, diffusion et exploitation des œuvres.
Plus que jamais enfin, il faut protéger les salles indépendantes. Le moment de fragilité qu'elles traversent, parce qu'elles continuent d'exposer la diversité radicale du cinéma est aussi une opportunité pour réaliser qu'un modèle vertueux pourrait exister (et existe même déjà) : aucune fatalité ne pousse les programmateur·ices à se rendre dépendants des films de tel ou tel distributeur qui exerce une pression ou un chantage à la programmation, au mépris assumé de la diversité. Nous ne disons pas que cela est simple. Il faut assumer et instaurer des rapports de force, placer chacun devant ses responsabilités (programmateur·ices, élu·es, instances régulatrices). Nous sommes certains que cela en vaut la peine, que cela contribuera à redonner du sens à notre travail, ainsi que l'énergie de persévérer au milieu de ce marasme. Contre le repli, nous croyons à la rencontre, celle que nous n'attendions pas ou plus. La possibilité de retisser ces liens n'est pas le moindre des mérites de cette tribune et de ses secousses. Saisissons-la, tous.tes ensemble !
Cinéastes de l'ACID
Publié le jeudi 04 juin 2026