Indépendance et liberté


Cinéastes de l'ACID

La convocation de Tricia Tuttle, directrice de la Berlinale par les autorités allemandes, en raison de la prise de parole du réalisateur Abdallah Al-Khatib lors de la remise des prix, est le dernier épisode d'une série de mises en cause de la parole politique des artistes lors de festivals. Cela pose une question déterminante – et récurrente – pour de telles structures (comme l'ACID) dont l'existence dépend très largement des financements publics, question qu'on pourrait formuler de deux manières : 


- Soit négativement : comment peut-on prétendre à l'indépendance et la garantir, en étant à ce point dépendant de la puissance publique ? 

- Soit positivement : comment ces financements publics garantissent-ils précisément cette indépendance, et celle des artistes invités, puisqu'ils sont octroyés dans le cadre de la loi sur la liberté de création, elle-même articulée avec la liberté d'expression ? 


Que des festivals de cinéma soient des lieux d'expression politique est un fait, historique. Que ces expressions puissent troubler, déplaire, choquer, en est un autre. Toutefois, ce qui est particulièrement choquant dans le cas de la Berlinale, c'est de constater que les pouvoirs publics estiment qu'une limite a été franchie – qui justifierait une convocation de la direction, voire une sanction. Rappelons donc que les festivals de cinéma, au-delà des films qu'ils présentent, sont des lieux essentiels à la garantie de la liberté d'expression des artistes, que celle-ci soit politique ou non. Les cinéastes dont la parole est muselée dans leur pays d'origine en savent quelque chose. Les espaces d'expression garantis par nos structures ont été – et sont encore irremplaçables. Les maintenir, c'est permettre la friction des opinions, l'approbation ou le désaccord, en somme le dialogue, dans un monde qui en manque de plus en plus. Cette responsabilité nous incombe tout autant qu'à nos tutelles financières – que cela soit de moins en moins accepté nous inquiète. 


On sait que la subvention est un moyen de pression politique considérable tant nos secteurs en dépendent pour mener à bien des actions orientées, redisons-le, par des objectifs d'intérêt général. Mais l'argent public ne saurait être exclusivement un outil politique dans les mains du pouvoir : une subvention est un contrat qui engage deux parties et, faute de prouver un manquement objectif, l'arbitraire d'un retrait de subvention ou la suspension d'un dirigeant peuvent faire l'objet d'un jugement en faveur de la structure lésée. Il est donc crucial de continuer à consolider les textes de loi sur la liberté de création, et de rappeler que la liberté d'expression s'applique aussi aux artistes : ces lois constituent des digues contre les tentatives d'ingérence, quelles que soient les formes qu'elles prennent. 


En retour, nos structures bénéficiaires ont des obligations très claires sur ce qu'elles peuvent et ne peuvent pas faire (ou dire) à travers les actions que ces subventions financent : la liberté de création s'articule avec la liberté d'expression, dont on sait en France qu'elle n'est – et c'est heureux – pas absolue : un artiste ne peut pas, au nom de son art, se livrer à l'apologie de la haine, du racisme, de l'antisémitisme, etc. Nous sommes aussi les garants de ce respect-là dans nos festivals. 


L'indépendance de nos programmations et actions ne se construit donc que dans une certaine dépendance financière à l'égard des pouvoirs publics, en conscience et confiance réciproques. C'est un paradoxe, sans doute, mais en l'assumant, nous nous donnons les moyens de défendre des lieux et des moments de débat nécessaires à la démocratie.  


Le cas de la Berlinale nous enjoint à être toujours vigilants, solidaires, critiques et exigeants pour parer au mieux les attaques, d'où qu'elles viennent. Salutaire piqûre de rappel collective. 

Cinéastes de l'ACID


Publié le mercredi 04 mars 2026

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