Cinéastes de l'ACID
On pouvait entendre, il y a peu, au Congrès National des Exploitants à Deauville, une petite musique inquiétante : les salles de cinéma municipales (manière de dire les salles en régie directe ou en délégation de service public) feraient de la concurrence déloyale à l'exploitation privée, du fait des tarifs peu élevés qu'elles pratiquent. En arriver à de tels discours dit à quel point le secteur de l'exploitation est gangrené par une idéologie de marché qui autorise toutes les contre-vérités. Rétablissons donc quelques faits :
1) Il existe des salles privées qui pratiquent des politiques tarifaires justes et accessibles au plus grand nombre. En revanche, rappelons, au hasard, que Pathé a supprimé son tarif « demandeurs d'emploi » en 2021.
2) Les salles incriminées par une partie de la « grande exploitation » assurent un rôle qui fait partie de leur mission d'intérêt général, en tant qu'équipements publics : elles maillent ainsi l'intégralité du territoire et rendent la diversité des films accessibles au plus grand nombre. Ce sont elles aussi qui accueillent, le plus souvent, les dispositifs dédiés aux scolaires et qui permettent à ce public de découvrir d'autres formes que celles dont le désir a été construit à coup de matraquage.
3) On ne rappellera jamais assez que si le secteur de l'exploitation ne permet pas une concurrence libre et non faussée, c'est bien du fait de ses plus gros acteurs qui ne cessent d'attaquer les mécanismes de législation et de régulation qui existent, afin de permettre la coexistence de toutes et tous.
Nous avons toujours défendu, à l'ACID, la diversité du cinéma. Notre vision est inclusive : nous ne sommes pas « contre » les blockbusters ou « contre » les mégaplexes. Nous sommes pour que l'ensemble des spectateurs, sans que personne ne préjuge de ce qu'ils voudraient voir, puissent avoir accès, de manière égale, à l'ensemble des films. Les positions sans cesse plus agressives des acteurs les plus lourds du marché nous obligent aujourd'hui à être plus vigilants et sans doute plus offensifs que jamais, afin de protéger une diversité de salles et une diversité de films : l'une ne peut s'envisager sans l'autre.
En parallèle, l'affaiblissement des ambitions portées par des politiques culturelles anciennes contribue à cet effondrement global, par lequel le public et notamment les plus jeunes sont les premiers touchés. Les pouvoirs publics sont désormais parmi les premiers à dire ouvertement ce que beaucoup pensent tout bas : à quoi bon l'égalité ? Comment comprendre autrement la décision du Président du Conseil Départemental du Nord de couper les financements alloués au dispositif Collège au Cinéma ? Dans un territoire marqué par les inégalités, dont la plus grande ville, Lille, n'a plus de cinéma indépendant, nous ne pouvons séparer les deux sujets.
Que la culture soit affaire politique, nul ne le conteste ; que l'argent public soit l'objet de contrôle est une nécessité. Dispositifs scolaires, politiques tarifaires accessibles, régulation des acteurs de l'exploitation, défense de l'indépendance : sous ces noms multiples, c'est bien là un même enjeu qui se noue, et qui est malmené comme rarement ces derniers temps. Mais une chose est certaine : en défaisant des politiques culturelles dont la qualité et l'efficacité sont connues, c'est le spectateur qui en sortira perdant, et le cinéma dans son ensemble diminué.
Cinéastes de l'ACID
Publié le lundi 30 novembre -1