À propos des Métamorphoses du coeur

Serge
Bozon

Cinéaste

Dans le cinéma français, il ne vient pas de disparaître, l'héritage de Jean Rouch. Cet héritage, c'est l'idée de filmer la France comme une tribu : ne filmer que ses rites. Mais le temps rituel n'existant que par opposition au temps profane, ne filmer que le temps rituel suffirait, selon Daney, à le faire « basculer entièrement dans l'espace du profane », les dispositifs pervers d'Eustache (répéter les rites, mais inversés) signant alors l'étape ultime d'un tel basculement. Et le rapport à l'autre comme profanable, grand sujet d'Eustache, serait ainsi la vérité de l'écart constitutif de l'ethnologue, qui ne peut appartenir à la tribu qu'il filme, et ce qui creuse dans le documentaire la possibilité d'une fiction, car le spectateur observant ces Français pris dans des rites lui apparaissant soudain comme ceux d'une tribu étrangère n'a pas d'autre choix que de poser la question fatidique, qui laisse enfin surgir sur l'écran des « comédiens sans le savoir », selon le titre de Balzac, à savoir : les gens filmés croient-ils à ce qu'ils font ? Lorsque ce qu'ils font, c'est de la musique, comment naît ce doute fictionnel déchirant l'autonomie collective du rituel ? Le magnifique film de Marie-Claude Treilhou donne la réponse qu'on n'attendait plus : il ne naît pas. Ils croient à ce qu'ils font, les gens filmés ici, car ils ne savent pas encore le faire. Ils doivent apprendre à chanter ensemble. L'incertitude n'a plus besoin de profanation pour naître, car elle précède ici le rituel, et la ferveur fraternelle du rituel n'est plus, du même coup, mise en danger par cette incertitude. Au contraire, elle lui est indissociable : sans cette incertitude, le rituel (de la répétition) serait inutile. Il faut encore travailler. La messe est dite ? Non, pardon : chantée.

Serge Bozon

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Cinéaste


Publié le mardi 12 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Les Métamorphoses du choeur

Un film de Marie-Claude Treilhou

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