À propos de Nuits Blanches sur la jetée

Serge
Bozon

Cinéaste

Il est sidérant de voir un cinéaste aussi important et injustement méconnu en France, depuis dix ans, où aucun de ses nouveaux films n'est sorti, trouver une nouvelle première fois à plus de quatre-vingt ans en filmant pour la première fois deux jeunes gens seuls (ou presque) dans tous les plans, avec une unité de temps et de lieu (presque) parfaite. Le "presque" n'est pas émollient, mais témoigne au contraire d'un combat interne : lui, le grand cinéaste du plan-séquence collectif, le seul héritier français de Zurlini, trouve ici comment tendre la mise en scène jusqu'à la pureté et, en même temps, comment prendre tous les risques jusqu'à l'impureté : simplicité ultra-binaire des principes d'un côté (éclairage et netteté: on éclaire qui ?, on floute qui ? – réponse : jamais les deux à la fois), hétérogénéité et élan débridés de l'autre (danse, ruptures des plans de jour, qui cassent tout le système des nuits, mélange dans les dialogues des Nuits blanches et du Sous-Sol, choix des premières prises et des improvisations pour répondre aux accidents sonores du direct). Mais cette lutte interne à la mise en scène ne pourrait passer la rampe sans les deux personnages/acteurs, qui luttent chacun contre l'autre : la théâtralité radieuse et claire de Natacha/Astrid Adverbe lutte contre le mystère sombre et sale de Fédor/Pascal Cervo. Ainsi toutes les luttes du film reconduisent, chacune à leur manière, la lutte de la mise en scène contre elle-même, la lutte de la pureté contre l'impureté. Mais, dernier tour d'écrou, les lignes de force de cette lutte bougent peu à peu. En particulier avec l'histoire de la grand-mère aveugle et de l'opéra de Bizet. Ce n'était donc pas une première fois ? Ils se connaissaient déjà ? C'est lui qui la manipule ou c'est elle qui le manipule ? Qui est pur, qui est impur ? Le spectateur ne sait plus. A son tour de lutter contre ce qu'il entend et voit. D'où un tel bouleversement à la fin, quand il est obligé de rendre brutalement les armes, comprenant d'un coup (de téléphone) que le héros est abandonné pour toujours à sa solitude, et même à sa honte, alors que le film, contrairement à la nouvelle de Dostoïevsky, a laissé espérer crescendo le contraire. Couperet du style et abandon des sentiments : l'équation de Femmes Femmes, de Corps à Cœur, de Once More, etc., on la connaît. Mais pas comme ça. Tout Vecchiali dans une nouvelle première fois ? Oui. La nuit s'en va. Première aube d'un film nocturne. Pascal Cervo est seul sur la jetée. Il se retourne. C'est fini. 

Serge Bozon

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Cinéaste


Publié le mardi 12 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Nuits blanches sur la jetée

Un film de Paul Vecchiali

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