À propos de Sibérie, la dernière nuit

Myriam
Aziza

Cinéaste

Dans un petit théâtre vétuste, une quinzaine d'élèves d'une école de théâtre en Sibérie donnent leur dernière représentation, celle qui les libérera de leurs quatre années d'apprentissage et leur permettra d'entrer enfin dans la « vraie vie », dans la vie d'adulte. Face à un public d'amis et de parents conquis, ils interprètent les derniers vers d'une pièce de Shakespeare avec toute la fougue de la jeunesse et une croyance inentamée dans leur art. Mais dans les loges, c'est la douche froide. Leur professeur, leur maître, leur mentor, est furieux : ils n'ont jamais été aussi mauvais. Avec deux caméras vidéo, Oren Nataf, filme, à l'épaule, sa dernière leçon qui tombe comme un couperet sur les apprentis comédiens euphoriques, capte la déception sur leurs jeunes visages en sueur. Ils feront quand même la fête autour d'une table symboliquement installée devant la scène. Noyant leur tristesse dans la vodka, chacun règle ses comptes avec les autres, avec son maître - qui vient leur faire une dernière visite dans la nuit - mais surtout, avec lui-même. Un vent de folie slave traverse l'écran, un monde à la fois poétique et absurde s'invente à chaque plan sous nos yeux ; et le documentaire bascule inévitablement dans la fiction, le sens du drame et le goût de l'excès prenant peu à peu le pas sur la réalité. Dans une très belle scène du film, le maître, allongé sur la scène, exhorte chaque élève à passer par-dessus son corps, frontière symbolique entre le monde rassurant de l'école et l'inconnu qui s'ouvre devant eux. De même, dans un mouvement parallèle, Oren Nataf invite ces jeunes comédiens, pour la plupart étonnants, à traverser avec lui cette frontière invisible et souvent très floue entre le réel et le fictif, à jouer avec elle tels des équilibristes virtuoses dansant sur un fil.


_ Avec ce film, Oren Nataf nous rappelle de manière directe et frontale qu'un film « dit » de fiction n'est jamais aussi qu'un documentaire sur des comédiens, sur des êtres humains qui jouent avec plus ou moins de conviction et de sincérité. Avec ses comédiens vierges de tous rapports avec une caméra, il parvient à capter de véritables moments de grâce qui ne relèvent d'aucune école de jeu et surtout pas de celles qui sévissent sur la majorité des écrans, transformant les acteurs en pantins aux réactions stéréotypées.

Myriam Aziza

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Cinéaste


Publié le jeudi 14 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Sibérie, la dernière nuit

Un film de Oren Nataf

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