À propos de L'Enfant endormi

Pierre
Schoeller

Cinéaste

L'endormissement comme sortilège a inspiré nombre de contes et de films. Yasmine Kassari nous en propose une nouvelle et très belle variation. Dans un coin perdu du Nord-Est du Maroc contemporain, les hommes, à la fleur de l'âge, s'exilent. Au terme d'un aventureux passage, ils trouveront un hypothétique travail. Le lendemain de ses noces, Zeinab voit son mari prendre le car. Elle reste seule, entre femmes de plusieurs générations. Elles travaillent cette terre qui paraît d'autant plus aride que la pluie se fait aussi absente que les hommes. Fières, ces femmes ne versent pas de larmes. Zeinab tombe enceinte de cette seule nuit d'amour. Elle se rend à la ville, (la seule fois que le film quitte le village, les collines, pour une brève excursion dans la modernité d'un Maroc urbain). Là elle fait endormir son fœtus. Amziane, sa belle-mère, l'approuve. C'est le mieux. Zeinab s'en remet au raged, vieille croyance qui circule dans le Maghreb depuis 12 siècles. Les jours, les mois, passent. Le ventre ne s'arrondit pas, l'enfant attend son heure, pris par le sortilège. La beauté du film réside d'abord dans la juste distance à laquelle Yasmine Kassari nous maintient entre réalisme et merveilleux. Ni Zeinab, ni aucune des femmes qui l'entourent, ni même son époux Ahmed lorsqu'il l'apprendra, ne doute de l'endormissement du fœtus. La question ne se pose pas : à la loi biologique répond la croyance des hommes. Croire, imaginer, s'émouvoir. Yasmine Kassari croit en ses comédiens, à la force d'évocation de ses paysages, à l'ancrage de son point de vue, à sa singulière radicalité. Elle se défend d'un regard sociologique, s'intéresse aux métaphores. Zeinab suspend la vie en elle, (sans l'éteindre, le raged est l'antithèse d'un avortement), comme pour vivre ce bannissement du désir, voilé par l'incertitude du retour d'Ahmed. Comme un écho de l'âpreté de leur condition, ces collines sèches les nourrissent à peine. Comme un écho du cycle des traditions qui maintiennent ces femmes dans un destin de soumission. L'Enfant endormi a la force d'un rêve éveillé, une beauté trouble et pénétrante. Un premier film qui méritait de concourir pour la caméra d'or. 

Pierre Schoeller

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Cinéaste


Publié le vendredi 15 septembre 2017
Mis à jour le jeudi 16 novembre 2017

Paroles de cinéastes

L'Enfant endormi

Un film de Yasmine Kassari

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