À propos du Chant des oiseaux

Cati
Couteau

Cinéaste

Une heure et demie de sidération poétique. Dans un noir et blanc somptueux modulé par la laitance des gris, Albert Serra revisite le mythe chrétien des Rois mages entreprenant un long voyage vers la Judée pour rendre hommage à l'enfant Jésus. «Un pays plat, tu parles !» s'insurgent-ils. La grâce et le trivial, le grandiose et l'absurde se côtoient dans cette deuxième œuvre du cinéaste espagnol dont la première, Honor de Cavalleria, consacrée aux figures de Don Quichotte et Sancho Pancha, a surgi comme un météorite dans le ciel du cinéma. On retrouve dans Le Chant des oiseaux la manière épurée du cinéaste, la tension produite par l'écart entre la somptueuse géographie d'un récit populaire - geste picaresque pour l'un et religieuse pour l'autre - et l'attention aux manifestations les plus modestes et incongrues par lesquelles se révèlent les personnages, celles qui ressortissent à la matérialité des corps et à l'expression naïve et onirique de leur rapport au monde. C'est bien la question de l'incarnation, qui est exemplaire et doublement motrice dans Le Chant des oiseaux : celle qui se pose au cinéma et que transcendent les acteurs non professionnels de Serra (déjà en jeu dans Honor de Cavalleria), celle de la mystique chrétienne. Chaque 6 janvier, la tradition de la galette des rois maintient le souvenir sécularisé de l'Epiphanie, jour de l'adoration de Jésus par les Rois mages, voyageurs différemment décrits par les Evangiles : des Rois venus d'Orient guidés par l'étoile de Bethléem selon celui de Matthieu, de simples bergers alertés par l'ange annonciateur, selon celui de Luc. Loin de l'exégèse biblique, faisant l'économie d'une narration traditionnelle (mais où rien n'est omis dans cette évocation de la naissance du christianisme), Le Chant des oiseaux inscrit le verso le plus terrestre de la vie dans le versant de la pensée mythique. Un film qui parie l'intensité de la durée, une comédie vagabonde où les mages flegmatiques et essoufflés, plus clochards que royaux (si leur couronne en fait foi, leur statut est quelque peu bousculé par le picaresque de leur allure), musardent, racontent leurs rêves de géants sautant de nuages en nuages, de chèvre mangeant le loup (en cela plus bergers de Luc que Rois de Matthieu) et s'autorisent quelques haltes buissonnières, dont une inoubliable séquence de bain où, comme des enfants potelés et agiles, ils s'ébattent autour du ventre-baleine d'un bateau. Dans un paysage à la rudesse pasolinienne, Marie et Joseph, désœuvrés, prennent le soleil sur le seuil de leur demeure, attentifs à l'agneau Jésus, dont le cinéaste résout la double figuration avec une simplicité digne de Buñuel. Puis l'apogée mystique, l'adoration des mages, moment zénithal du film où le profane se dissout dans le sacré et que s'élève la musique. D'un classicisme primitif, le film d'Albert Serra a la force suggestive d'un cinéma archaïque. Par une rigoureuse organisation de l'espace et du temps, les plans d'une fulgurante beauté imposent le silence des montagnes, la force de l'océan et l'immensité des déserts, alors que la vitesse des cieux changeants installe le récit dans l'antiquité de la bible. Le Saint François d'Assise de Giotto (notamment dans les cadrages frontaux de l'ange) autant que celui de Rossellini (Les Onze Fioretti) hantent le film d'Albert Serra, qui fait régner la nature dans l'espace de la légende biblique, place l'homme en son centre et laisse advenir le mystère à l'écran. Il nous incombe de rêver avec les mythes et les poètes. « Si tu observes bien, tu découvriras certaines choses, parfois on reste admiratif devant la beauté des choses », exprime l'un des mages. Double injonction, celle du cinéaste dans le désir de cinéma qu'il nous soumet, et celle de témoigner, au-delà des croyances, comment a pu s'inventer Dieu dans l'émerveillement du monde.

Cati Couteau

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Cinéaste


Publié le mardi 12 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Le Chant des oiseaux

Un film de Albert Serra

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