À propos de Schizo

Sandrine
Rinaldi

Cinéaste

Comment un film bien sous tous rapports (« As-tu vu le dernier film kazakh ? ») se déploie-il, en son mitan, en premier film d'envergure, décidé et singulier (« As-tu vu Schizo ? »)… ? En un détour, tout à la fois échappée et convocation, qui élargit le périmètre, et bientôt tout l'horizon. Comment le « déjà couru » programmatique - de mal en pis inextricable - se relance-t-il de sorte que rien n'était encore joué, sinon en apparence ? Par l'intrusion d'un petit personnage. Cet oncle que Shizo est allé trouver aux cimes désossées de pylônes électriques. Et aussitôt par une victoire aux poings, lot à la clé : grosse voiture, cette « Mercedes d'Amérique ».


C'est bien contre toute attente (déjà installée), contre toute géographie rase (déjà arpentée), contre toute minimale noirceur narrative (déjà circonscrite), que l'énième récit d'initiation anémique-post-république-soviétique fait un simple pas de côté pour se rejouer, enfin ludique, en film de genre, fiction acrobatique-pré-mythologique… celle d'une famille patiemment mais cruellement recomposée. Du concours de circonstances trop banal, trop fatal, pour l'adolescent marginal à la rescousse de la mère boiteuse et de son enfant petit baigneur de baignoire, Shizo se tire définitivement par cette culbute, quand l'oncle si fluet a raison du molosse qui aurait dû l'écrabouiller lors d'un de ces matchs de boxe clandestins à mains nues organisés par la mafia locale : retournement dont la force improbable, à ce point de l'histoire, fait justement le prix (inespéré) comme le poids (plume). Le petit film se met ainsi au diapason du petit personnage, et devient vaillant. Devient heureux. Et devient récalcitrant.


C'est cette force, indiscutable parce qu'elle est grâce accordée sans raison (que les plus faibles aient raison des plus forts, que ce qui aurait dû naturellement avoir lieu échoue par ce que n'aura pas voulu, forcément, la fiction - est-ce en cela qu'il devient un film « de genre » ?), qui fait s'acheminer le film de la réalisatrice Gulshat Omarova en des scènes toujours plus précises à mesure qu'elles perdent leur pittoresque, plus « américaines » à mesure qu'elles se délestent d'un devoir de rendu typique (coprod. européenne). Shizo, d'un drap qu'on tend sur un lit, d'une roulade de pommes rouges sur le bitume, d'un magot entassé parmi les cageots du grenier en attendant les premières neiges, tire le récit de la victoire attentive de son personnage ballotté. Victoire non pas remportée de haute lutte : c'est à force de basses œuvres, au contraire, que le jeune Shizo s'est trouvé, au lieu d'un destin tout tracé, une vocation. De n'être pas le malade qu'on dit.

Sandrine Rinaldi

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Cinéaste


Publié le lundi 18 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Schizo

Un film de Guka Omarova

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