Penser le monde à travers les films

Elise
Lamarche

Jeune Ambassadrice ACID

« Je ne vois plus de monde. Je ne vois plus le monde. J'essaie de le penser à travers les films, les films seuls, que je vois jour et nuit »

Une voix s'élève et vient crever le lourd silence de l'écran noir. Un timbre monocorde énumère des informations factuelles tandis que des images, toutes plus intrigantes les unes que les autres, défilent devant nos yeux, venant stimuler la rétine. Frank Beauvais est cinéaste. Il a 40 ans et vit depuis six ans dans un petit appartement d'un non moins petit village d'Alsace, avec pour principale compagnie une monstrueuse collection de films qui croit chaque jour un peu plus. 

Si les films ont toujours eu une place prépondérante dans la vie de Frank Beauvais, leur statut s'est considérablement modifié après une récente rupture amoureuse. Ainsi, le cinéaste nous explique qu'entre avril et octobre 2016, il a vu plus de 400 films, écumé un nombre incalculable de sites de téléchargements, collecté, trié, archivé les oeuvres les plus improbables; des films érotiques scandinaves en passant par les thrillers européens des seventies. 

Parce qu'il ne supportait plus le monde extérieur et son lot d'horreurs quotidiennes, Frank Beauvais a fait le choix du poète. Il a trouvé son salut dans les films qui, le temps du visionnage, transforment la réalité insipide en une bulle hors du temps, propice à la rêverie et à l'utopie. Seulement, l'amour du cinéma est devenu maladif, la cinéphilie s'est progressivement transformée en cinéphagie, avant de devenir « cinéfolie ». 

« Le repli et l'autarcie s'imposent aux sages » et l'existence semble désormais vécue sous le mode de l'aquabonisme. Les films engloutis à la chaine maintiennent en vie Frank Beauvais, l'aident à s'évader de l'âpre réalité à laquelle il nous ramène paradoxalement dans une longue voix off qui vient dévoiler la morosité du quotidien et l'actualité morbide des derniers jours.

Seulement, Beauvais ne se contente pas de réaliser un journal filmé ou un film autobiographique. Plus qu'un simple exercice de style, le film met en lumière, à travers les images et les mots offerts, la vacuité de nos propres existences contemporaines et nous renvoie à la culpabilité d'être spectateurs impuissants d'un monde en proie à la déliquescence. Radiographie d'un réel agonisant, Ne croyez surtout pas que je hurle nous invite à ouvrir les yeux sur le lot d'horreurs quotidiennes. À défaut de les hurler, Frank Beauvais les commente et les met en images.

Pendant plus d'une heure, le cinéaste se raconte tandis que le found footage, les images éparses collectées au gré de ses 400 visionnages, trouvent écho dans le flux médiatique auquel nous nous abreuvons chaque jour pour obtenir la dose voulue de désinformation. Ce flot d'images confuses, au lieu de nous relier au monde nous maintient à une singulière distance et nous en éloigne chaque jour davantage. 

Mais si les images appuient la parole de Frank Beauvais, elles la complètent aussi, la mettent en relief, comme pour mieux faire ressortir la puissance d'un discours désespéré et révolté qui nous renvoie à nos propres doutes, nos propres angoisses intimes.

Frank Beauvais joue ainsi avec brio de la matière de son film en entretenant un rapport de tension mais aussi de distance entre texte et images. Celles-ci entrent parfois en décalage avec sa voix, invitant le spectateur à repenser le sens de ce qui vient de lui être énoncé, à regarder ces images anonymes d'un œil nouveau.

Le travail sur la voix, blanche et hypnotique, universalise le propos, dans un mélange subtil d'émotion et d'objectivité. Cette voix, hypnotique, nous maintient en éveil. Enveloppante et musicale à la fois, elle nous invite à l'écoute, déverse dans notre esprit un flux de conscience nécessaire. 

Si la construction du récit s'avère aussi magistrale, cela tient entre autres au génie du monteur Thomas Marchand, qui a réussi à faire figurer le temps qui s'écoule à travers les quelques noirs qui forment un chapitrage discret et s'imposent comme des moments de respiration à l'écran. 

En somme, Ne croyez surtout pas que je hurle est un film qui interpelle. Il regarde le monde en face en même temps qu'il tente de s'en évader. À travers les films des autres, Frank Beauvais questionne le caractère polymorphe du cinéma et le rapport étroit et unique que chaque spectateur entretien avec lui. À ce titre, quel cinéphile ne se reconnaitrait pas dans l'œuvre de Beauvais ? Les films sont des exutoires, des remèdes à la mélancolie et à la morbidité du quotidien. On les regarde pour vivre des vies par procuration, pour s'échapper, pour être libre.

Ne croyez surtout pas que je hurle est un objet rare, précieux et indispensable. Ode au souvenir, à la mélancolie, le film met en relief la puissance cathartique du cinéma.

Elise Lamarche

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Jeune Ambassadrice ACID


Publié le mardi 15 octobre 2019
Mis à jour le mardi 15 octobre 2019

Paroles de spectateurs

Ne croyez surtout pas que je hurle

Un film de Frank Beauvais

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