René Vautier contre les perversions de l’extrême-droite


Cinéastes de l'ACID

Il faut être cruel et naïf pour imaginer que débaptiser le cinéma René Vautier d'Elne suffirait à effacer tout ce que ce nom charrie de puissance d'agir, de courage et de résistance. N'en déplaise au maire Rassemblement National, la mémoire et l'Histoire sont tenaces. Nous n'avons pas oublié que déjà, en 1985, le cinéma de René Vautier avait survécu à la destruction entreprise par des frontistes incendiaires qui, après avoir lacéré ses films, avaient tenté de brûler le lieu où le cinéaste stockait ses archives. Il en avait tiré un film : Fort du Conquet, destruction des archives Vautier, confiant dans le pouvoir de persistance des images contre la disparition que voudraient bien organiser ceux qui aiment tant brûler les films et les livres.


La mémoire et l'Histoire sont donc tenaces. Vouloir effacer la mémoire de René Vautier au prétexte de son engagement aux côtés du FLN est une offense qui nous est faite, collectivement. René Vautier s'est tenu du côté du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » avec la lucidité et l'exigence éthique d'oser aller contre son camp, précisément quand ce camp se révèle être celui de l'injustice. La continuité avec son engagement, très jeune, dans la Résistance est évidente à qui assume de ne pas travestir l'Histoire ni l'asservir à des fins négationnistes et électoralistes.


Ironie du sort : au même moment où un maire tente d'effacer cette mémoire, des journalistes exhument les traces du passé antisémite de l'actuel président du Rassemblement National. Encombrante persistance à laquelle l'auteur de ces propos abjects oppose sa « négation » la plus totale… La mémoire et l'Histoire sont tenaces, toujours.


Tel un éclair, le souvenir de René Vautier nous apparaît aujourd'hui exactement « à l'instant d'un danger » pour reprendre une idée de Walter Benjamin. Quel danger ? Celui des perversions multiples opérées par l'extrême-droite à l'endroit du réel pour tenter d'imposer ses fictions univoques et apocalyptiques censées nous rendre la liberté.


Mais l'extrême-droite déteste la liberté. Elle ne conçoit que l'autoritarisme comme modalité d'exercice du pouvoir, certainement pas la discussion, le débat, les désaccords, la controverse et encore moins la remise en cause des récits fixistes à travers lesquels elle prétend déterminer les identités valables, et celles qui doivent disparaître.


Ainsi, on a vu et on verra encore des élus attaquer la liberté de création en empêchant le financement de certains films ou bien en les déprogrammant des salles, au prétexte de leur dimension « militante ». De notre côté, ne refusons pas ce mot au prétexte qu'il nous ferait peur, constituerait une tache : ce serait tomber dans le piège que l'extrême-droite nous tend. Car sans l'engagement intime et total dans des discours ou dans des formes, les œuvres sont sans ossature politique ou esthétique. Et elles ne donnent aucune prise à l'intersubjectivité, c'est-à-dire à la critique.


À rebours du cinéma militant, qui prend le risque de s'exposer au regard des tiers, qui toujours nous invite à « venir voir » (Jonás Trueba, 2022) sans préjuger, le cinéma prosélyte dont rêve l'extrême-droite contemporaine est un cinéma de l'édification dont le seul but est la conversion sans débat. Il partage avec le cinéma de propagande – y compris ceux des pires régimes du passé, que nous ne craignons pas d'affronter avec lucidité – la volonté de contrôle des esprits, et le façonnage des pensées dans un moule unique. Mais un élément les différencie : le souci de la forme qui habitait un certain cinéma de propagande a aujourd'hui déserté les produits marketés par l'internationale réactionnaire. Ceux-là n'entendent pas donner la moindre prise au spectateur – c'est la propriété des objets formellement lisses – pour les saisir et se les approprier. Ils sont à prendre tels quels, à avaler d'un coup.


Nous combattrons ces films et le monde qu'ils projettent et promeuvent : mortifère, uniforme, rétif aux altérités, aux ambiguïtés et aux contestations. Nous les combattrons, mais nous ne les brûlerons pas. On ne nous trouvera pas du côté des pyromanes culturels de l'extrême-droite, censeurs contemporains qui lorgnent vers l'autre rive de l'Atlantique où, là aussi, on débaptise, on supprime certains titres des bibliothèques, on met au pas les institutions culturelles et les universités à coup de retraits de financements… En 1985, à ses censeurs et à leur tentative de destruction de ses films, René Vautier avait répondu, justement, par un film. Son exemple est une ligne de conduite, morale et esthétique : plus que jamais, il nous faut et il nous faudra avoir confiance dans le pouvoir des formes, de l'art, de la création pour résister à la silenciation des œuvres qui dérangent parce qu'elles osent penser.

Cinéastes de l'ACID


Publié le lundi 05 octobre 2026

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