À propos des Ballets de-ci de-là

Joël
Brisse

Cinéaste

"Je vais faire un truc". La brève apparition d'un homme face caméra, il nous dit, "je vais faire un truc", il répète "je vais faire un truc avec mon visage", et il se prend un coup de pied en pleine poire. Les gestes surpassent les mots, les gestes parlent. Les danseurs se racontent, on comprend vite que la mémoire n'est pas intellectuelle, qu'elle est charnelle. Leurs corps gardent en mémoire la trace de tous leurs sentiments, toutes leurs sensations, tous les gestes effectués depuis leur naissance. Chacun de nous a une pensée inconsciente qui réside dans l'unicité de son rapport à l'espace et chaque corps a son langage. Il en est de même pour les animaux, les chiens par exemple, chacun leur manière de tourner la tête ou de s'affaler. Platel est un artiste, il n'explique pas il montre. Marcher, parler, pédaler, se pencher, porter, pleurer, fumer, tourner, tomber, ramper, téléphoner, sauter, chevaucher, lécher, étreindre, haleter, saluer, applaudir, onduler, rire, courir, boxer, esquiver, filmer, laver, balayer, embrasser, menacer, tituber. "C'est toutes les peines du monde qui sont là", dit le père d'un des danseurs en voyant Wolf à la télé. Oui, toutes les voix du monde sont enfermées dans les corps des danseurs. Chacun d'eux porte sa peine et son monde, Serge Coulibaly chevauche un caïman car comme son nom l'indique, il est sans pirogue. Quand Bui Ngoc évoque les gestes quotidiens qui fondent la danse traditionnelle de son pays. Gislain Malardier enfile les mots comme un bolide devant son frère immobilisé par un accident. Koshro Adibi rejoue le bourreau dont il a été la victime. Les mains de Sidi Larbi Cherkaoui veulent lui échapper et il les retient par les ailes. Comme un nouveau-né, Tayeb Benamara apprend à bouger en bougeant, à danser en mangeant, l'enfance de l'art. La petite fille devant la tombe de Nijinski, demande, « est-ce qu'il dort, est-ce qu'il est devenu une statue ? ». Apprendre, désapprendre, les cinq langues apprises puis désapprises par Koshro en Iran, je ne suis pas dangereux dit-il. Comprendre ce que l'on sait déjà c'est danser. Pour Platel, les boxeurs acceptent de danser, ils apprennent ce qu'ils savent déjà : « Quel pied je dois mettre devant l'autre ». Danser c'est la bataille pour l'air, la bataille pour rester debout. Ils ont bien du mal les alcooliques de la fête, ils tentent de s'appuyer sur l'air comme s'il était solide, l'air cède, ils titubent, s'accrochent, tombent, se relèvent, reprennent confiance, s'appuient encore, ils dansent. 

Joël Brisse

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Cinéaste


Publié le lundi 11 septembre 2017
Mis à jour le jeudi 16 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Les Ballets de-ci de-là

Un film de Alain Platel

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