Avant l'aurore (ex-De l'ombre il y a)

Un film de Nathan Nicholovitch

Avant l'aurore (ex-De l'ombre il y a)

Un film de Nathan Nicholovitch

France - - 105 min

À Phnom Penh, Mirinda mène une vie qui ne se soucie pas du lendemain. Des bas-fonds de la capitale à une traversée vers les confins du Cambodge, l’irruption dans sa vie d’une petite fille mutique et obstinée sera la porte d’entrée vers une quête héroïque et le passage dans un monde intérieur enchanté.

Avec :
David D'Ingéo , Panna Nat , Viri Seng Samnang , Ucoc Lai et Clo Mercier

SORTIE NATIONALE

19 septembre 2018

Sortie à venir

À propos de De l'ombre il y a

Incroyable, la réalité crue que ce film révèle. Magnifique, sa façon de la filmer au plus près, toujours en mouvement. Incroyable et magnifique l'interprétation de David D'ingeo qui est plus qu'il ne le joue Mirinda, un travesti de 45 ans qui se prostitue à Phnom Penh.

Autour de Mirinda, tout n'est qu'horreur : enfants vendus par leurs parents, trafics et crimes organisés par d'ex Khmers rouges…Le salut viendra d'une fillette qui va s'accrocher à Mirinda comme seuls les enfants savent le faire, avec obstination. 

De l'ombre il y a n'est pas un film de scénario. Les contraintes du récit et de la dramaturgie, il s'en soucie comme d'une guigne. Il vit sa vie comme s'il s'inventait au fur et à mesure, dans l'immédiateté de la sensation et du présent. Ce cinéma-là ne filme pas la vie, il EST la vie, la vie et tout ce qu'elle génère d'opacité et de mystère. 

Misère et grandeur, pesanteur et grâce : ce paradoxe est tout entier dans le regard de Mirinda qui révèle un monde intérieur secret et inaccessible. Il est dans sa manière enfantine et joueuse d'habiter et de « porter » à l'écran un corps qui pourtant vieillit et s'abîme. 

Si de l'ombre il y a dans ce tableau, c'est comme chez les grands peintres pour mieux mettre en évidence le cheminement de la lumière. Il y a quelque chose de mystique dans la démarche hyper réaliste et somnambulique de Nathan Nicholovitch. Comme chez Dostoïevski ou d'une autre façon chez Jean Genet, c'est au terme d'une expérience du mal vécue jusqu'au bout sans complaisance ni illusion, que la grâce se révèle. 

Claudine Bories

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Cinéaste


Patrice Chagnard

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

À propos de De l'ombre il y a

Rarement un film ne dessine une trajectoire à la ligne aussi rigoureuse. Tout en tension, tout en retenue, comme un soleil voilé dans le cloaque nocturne de Phnom Penh, c'est l'irradiant portrait d'une femme d'un autre genre que Nathan Nicholovitch dresse dans son deuxième opus. 

Dans les ombres et les miasmes d'un Cambodge ravagé par la misère, où les plaies du génocide se déclinent en corruption généralisée et en échec de la justice à en poursuivre les responsables, le Français Mirinda, travesti prostitué-e, a trouvé là un espace de vie, de débrouille et de sociabilité. L'irruption d'une fillette dans sa vie va en bouleverser l'ordonnancement bricolé. Réconciliant ses parts féminine et masculine, capable d'être dure comme la guerrière dont elle a admiré le regard sur une photo du musée S21, Mirinda saura apprivoiser et protéger l'enfant sauvage, « qui n'a peur de rien » elle non plus, brisant le cercle victimaire qui, cela dit en passant, est un de ceux qui rongent le Cambodge. Mirinda, à la maigreur élégante, s'acquitte du mieux que possible de son job de prostitué-e. Elle flotte dans une présence-absence rêveuse ou douloureuse, on ne sait, que David D'Ingéo incarne d'une façon des plus troublantes. Derrière son attirail de professionnelle, une gentillesse simple, une frivolité midinette mais aussi une opacité pudique qui semble la retenir en amont de la déchéance. L'instinct de survie jamais ne lui fera abdiquer son humanité. Nathan Nicholovitch a su libérer le jeu de son acteur, à la manière d'un John Cassavetes avec Gena Rowlands dans Gloria, qui présente de surcroît des affinités de sujet avec De l'ombre il y a. Le cinéaste a placé son personnage au centre de son dispositif cinématographique, il en filme l'intériorité. Point de dialogue narratif, point de séquences intermédiaires, les fameux ponts qui rationalisent le déroulé d'un scénario. L'expressivité dramatique est l'affaire des corps. Leur présence porte quasiment à eux seuls les charges existentielles et la dramaturgie. J'en veux comme exemple deux courts moments qui me restent en tête avec l'obsédante sensation de ne pas les épuiser. L'un est un court plan où Mirinda, dans un couloir d'hôpital près du corps de son ami mort, après un moment d'effusion silencieuse et délicatement caressante, chaussé-e de lunettes de vue, cheveux tirés, ravaude avec application un vêtement pour, sans doute, habiller décemment le mort. Toute la complexité de Mirinda est là : maternelle, amoureuse, attentive, indifférente aux qu'en-dira-t-on, solitaire. L'autre moment se situe dans un hôtel. Accoudée au balcon, Mirinda fait sécher son masque d'argile, apparemment détachée de ce qui se passe dans la chambre d'en face où un client a fait entrer la petite fille. Figée dans sa carapace minérale, comme un gecko guetteur, dont on ne sait ce qu'il fixe ni ce qu'il voit, elle ne moufte pas. Rien n'est acté, mais tout est dit de la violence faite à l'enfant et que cette violence, Mirinda ne pourra plus la balayer d'un détournement du regard. L'attaque en force du film expurge une fois pour toute et sans périphrase le sordide des affaires qui sont l'ordinaire de Mirinda. Puis, toute la trajectoire du film va se tendre dans une économie narrative exemplaire, le scénario sera constamment métabolisé par la mise en scène. L'évolution des situations et des personnages est souvent signifiée dans des moments de stase plutôt que d'action. A l'écoute d'un air chantonné par exemple. Mais ces stases sont paradoxales : ce ne sont pas des moments de pause, ce sont des nœuds narratifs importants, l'instant où quelque chose bascule et se noue. Le climax du film, le final conclusif et apaisé bien que terrible et précipité, est le seul, il est intéressant de le noter, où se fait entendre une musique exogène au film. Les sons du film n'étaient jusqu'à présent que ceux, synchrones, de l'environnement sonore concret des séquences : la rue, la musique des bars… A la fin donc, l'enfant, quasiment mutique jusqu'ici, se met à raconter l'histoire de la fillette, du vieillard et du fantôme. Par cette opération d'élaboration métaphorique de son vécu, l'enfant signe son processus d'individualisation, d'accès à elle-même et à l'autonomie psychique. Elle raconte dans le même temps le dénouement, ou plutôt le nouement de sa relation avec Mirinda, comme figure paternelle adoubée. A la douleur têtue s'est substitué le jeu - et le Je. La force de ce final est dans la liberté du film à rompre avec sa règle initiale et à renouer avec cet élément habituel de la bande son au cinéma. L'envolée musicale du piano de Guillaume Zacarie, libérée par le récit dans le récit, résonne comme une célébration de la fiction, de sa puissance symbolique, de l'imaginaire comme vecteur de la réinvention de soi, et du monde peut-être.

Comme un hommage au cinéma.

Cati Couteau

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

De la lumière aussi

Souvent tout semble perdu. Mais il y a des jours où ça va mieux, où on se dit que sur l'écran, peut encore s'inscrire une « insurrection des possibles », avec une grammaire de cinéma inouïe (invue ?). Et là, spectateur, cinéaste, on est plus calme. Tu ne parleras pas de cinéma, tu parleras du film, de l'événement-film. Pourtant, au départ, il n'y avait qu'un faisceau de présomptions : Tu verras, c'est surprenant… Je crois que c'est pour toi… Tu dois voir ça… Puis un soir au Louxor, tu vois enfin ce film au titre étrange, De l'Ombre il y a.

Tu ne t'attends à rien et c'est tant mieux. Tu vas être malmené, secoué, déchiré, mais tu es bien décidé à te laisser faire, à te laisser embarqué direction Knom Penh et Sianoukville, vers une zone de turbulences post-urbaines, acidulée, poisseuse et criarde… Bars merdiques, à la fois clandé pédophile et Karaoké stridents, baraques à beignets inflammables, lieux de mémoire miteux pour génocide à peine souffert qu'oublié, enfoui sous les canettes de bière thai, les shooteuses et les massages à « Happy Ending » garanti…

Oui, il va falloir vous y faire, ça va très très vite, il fait très très chaud ; en plus, ça klaxonne et ça gueule de partout, dans une langue rauque d'où seul vous saisirez le mot dollar. Votre unique boussole c'est Mirinda, un putain à la Guyotat, une créature tapée, émaciée, féline et musculeuse. Et vous devrez la suivre partout tout le temps, lui coller aux basques sans arrêts que les brefs instants qu'elle-il s'accorde à révasser sous la mousson, ou devant une pipe d'héro, ou le temps d'un masque hydrotenseur trop top. Comme la caméra, vous reprenez souffle. Des plans de pause comme des trous d'air radieux dans l'affolement constant et démembré du film.

Inutile de raconter l'intrigue, je ne vais tout de même jouer les spoilers. Sachez seulement que Mirinda, survivor absolue, reine de la pipe et prince du touk-touk, blindée de toutes les drogues, fort de cette dureté lucide, tranchante, des travelots qu'en ont vu d'autres, Mirinda va tomber sur un os, minuscule : Une sombre enfant de la grande histoire khmere et des monceaux d'ordure du tourisme mondialisé. Alors Mirinda, non sans réticences, va prendre les choses en main. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus, mais soyez sûr seulement qu'aucun maniérisme « social-gore » ni aucune condescendance french doctor, ne viendra adoucir la violence tragique et hoquetante du film, vous laissant pantelant, blessé, ébloui et égaré.

Je reprend : si, en passant, Nathan Nicholovitch nous esquisse au cutter (à même la peau des yeux) la certitude qu'un autre cinéma est possible, je devrais ajouter que sans son acteur David D'Ingeo (prix Genet-Warhol-Goldin de l'acteur le plus incandescent), rien n'eut pu prendre corps. Mais chacun sait que le travail du cinéaste était bel et bien de l'amener patiemment à cette incarnation absolue, non-négociable, de nous l'inventer en Mirinda, puis de savoir sertir sa créature speedée dans un magma documentaire, grouillant, électrique et vénéneux, où nous plongeons avec elle, parcourant fissa la palette confuse de ses états (de corps, pas d'âme), de ses regards, d'une tendresse animale à une compassion presque bigote, d'une masculinité noueuse à l'abandon béant au désespoir.

J'en ai déjà trop dit, j'abrège, car il faudrait TOUT dire : La danse de mort christique dans le club trop glauque sa race, les coqs de combat dont on se doit d'humecter les ailes au passage, les nuits moites botoxées à la trash TV, le requiem chuchoté à l'amant gisant sous les néons d'un couloir d'hosto, les enfants en promo touk-touk le long des rues saturées d'encens, le courage de Mirinda, la force qu'il-elle nous donne. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? chantonne une française, amie de Mirinda, une qui, sans illusion aucune, s'accroche encore à l'idée de justice internationale comme à l'enfant qu'elle porte en elle. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Vous n'aurez aucune réponse, Dieu merci, mais la conviction qu'avec ce film, la question se voit reformulée, réaffutée.


De l'Ombre il y a, de la lumière aussi, aveuglante.

Vincent Dieutre

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