Vitalina Varela

Un film de Vitalina Varela et Pedro Costa

Vitalina Varela

Un film de Vitalina Varela et Pedro Costa

Portugal - 2019 - 144 min

Vitalina Varela, une Cap-Verdienne de 55 ans, arrive à Lisbonne trois jours après les obsèques de son mari. Elle a attendu son billet d’avion pendant plus de 25 ans.

Avec
Vitalina Varela, Ventura, Manuel Tavares Almeida, Francisco Brito, Imidio Monteiro, Marina Alves Domingues

EN SALLE

Sorti le 13 janvier 2021

En salle

A propos de Vitalina Varela

Vitalina Varela de Pedro Costa nous plonge dans une noirceur profonde dont il fait sa matière photographique, son air qu'on respire. Pourtant dans cette obscurité, on voit tout. Le visage terrible et puissant de Vitalina sur lequel se lit sa colère, sa peine, son désir de comprendre celui qui l'a abandonnée, sa résignation. Son refus aussi de ressembler aux compagnons de misère de son époux, ces hommes « petits, déchus », de se laisser engloutir par ce monde qui ne tient qu'à des fils dérisoires: une assiette de haricots et de potiron, trois boîtes de conserves de thon, un amas de ferrailles trimballé dans un caddie.


De ces ténèbres affleure une vitalité pugnace, comme autant de signes que l'on regarde avec avidité, tel ce colibri de céramique que Vitalina dépose près d'un bouquet de fleurs violettes, promesse d'un émerveillement encore possible, le tressautement têtu de la main du prêtre qui a perdu la foi, la lente retenue de son corps qui s'affaisse, la noblesse d'une femme qui porte un plat de nourriture recouvert d'un torchon blanc. 


Le cœur politique du film réside dans l'exigence et la cohérence esthétique avec laquelle Costa, loin des discours simplificateurs, peint avec incandescence ces femmes et ces hommes jetés comme immigrés dans un pays. Celui-là même qui avait autrefois réduit en esclavage leurs ancêtres. 

Le noir comme manifeste, le noir pour voir.

Marie-Pierre Brêtas

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

A propos de Vitalina Varela

Vitalina Varela fut toute sa vie une paysanne des montagnes de l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Elle est la plus jeune d'une fratrie de 8 enfants. Elle épousa son premier amour, Joaquim, un garçon de son village, Figueira das Naus.

Comme la majorité des hommes du Cap-Vert, Joaquim partit à l'étranger, en 1977, avec en poche une promesse de travail comme maçon. Comme toutes les femmes cap-verdiennes, Vitalina resta à l'attendre, rêvant à une vie plus heureuse. Avec ses premières économies, Joaquim acheta une baraque de briques et de tôle dans le quartier de Cova da Moura, à la périphérie de Lisbonne. Il écrivit une ou deux lettres à Vitalina, lui téléphona en lui promettant un billet d'avion pour venir le rejoindre au Portugal. En 35 ans, Joaquim ne fera que deux voyages au Cap-Vert. Lors du premier, Joaquim et Vitalina commencèrent à construire une maison, non loin de la chapelle de leur village natal. Lors du deuxième, à peine arrivé, Joaquim prétendit qu'il devait aller rendre visite à un cousin et attrapa le premier avion pour retourner à Lisbonne. Ce fut la dernière fois que Vitalina le vit. Jamais plus il n'écrivit ni ne téléphona. De cette dernière visite, Vitalina resta enceinte d'un garçon, Bruno, que Joaquim ne connaîtra jamais. Vitalina et Joaquim avait déjà une fille, Jessica.

Certaines nuits, on pouvait le voir titubant par les ruelles de son quartier lisboète. On raconte qu'il avait poignardé un camarade lors d'une bagarre à cause d'une affaire louche. Il commença à manquer à son travail, ses collègues perdirent sa trace, il ne répondait pas quand ils frappaient à la porte de sa baraque. Il meurt le 23 juin 2013 et est enterré le 27. Vitalina arrive au Portugal le 30 du même mois. Dans le quartier, personne ne la connaît, personne ne la réconforte, les voisins se méfient d'elle. Vitalina passe des jours et des nuits de chagrin et d'angoisse, cloîtrée dans la maison de Joaquim. Après plusieurs mois, elle réussit à trouver des petits boulots comme femme de ménage. Dans le quartier de Belém, dans une demeure bourgeoise, on la renvoie sans la payer. Elle est finalement engagée pour nettoyer les boutiques Zara d'un grand centre commercial. On la paye 5 euros de l'heure.

Un matin on frappe à sa porte : elle pense que c'est la police ou le service de l'immigration. C'était Pedro Costa qui cherchait une maison dans le quartier pour une scène de son film Cavalo Dinheiro.

Article

A propos de Vitalina Varela

discours de remise de prix au Festival de Locarno 2019 (Léopard d'Or et Prix de la meilleure actrice)


« Dans l'obscurité somptueuse d'un quartier traversé d'ombres hiératiques, soudain le rouge de draps sanglants. Arrivée trop tard, Vitalina Varela n'a plus qu'à gérer les affaires de son mari défunt. Elle ne pleurera pour aucun malheureux: face aux hommes rongés ou déchus, elle s'attelle à rebâtir, plan après plan, mur après mur, contre la triste réalité d'une vie n'ayant pu se construire au Portugal sous un toit décent, le souvenir d'une solide maison commune au Cap-Vert. »

Antoine Thirion, festival de Locarno


« Ce prix ne peut pas être suffisant, même donné à l'unanimité, tant nous étions tous sidérés, bouleversés, par ce film majeur dans l'histoire du cinéma dès à présent. Il s'est passé quelque chose d'incroyable dans ce festival : avoir pu voir et récompenser un film qui va entrer au patrimoine du cinéma mondial. »

Catherine Breillat

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A propos de Vitalina Varela

Peu de cinéastes contemporains s'obstinent encore à faire œuvre. Précarité, désir de visibilité, cynisme parfois, tout les pousse à se renouveler, à se saisir un à un des créneaux du film de genre, à se passer commande, suradaptés qu'ils sont à des systèmes de financements au coup par coup. Pourtant certains, en une ascèse de plus en plus intenable, continuent coute que coute à creuser leur sillon, à construire leur cinéma patiemment, comme en sourdine, au risque d'un déclassement. Pedro Costa est de ceux-là qui nous donnent de temps en temps de leurs nouvelles, nous rappelant à l'ordre du cinéma (feu « d'auteur ») en tant qu'il a su parfois être un art avant d'être, une fois désindustrialisé, un business.

Comme ses personnages capverdiens qui bâtissent, bloc après bloc, leurs baraques mal foutues mais tenaces (des maisons au bled, incandescentes de labeur et d'espoir), Pedro Costa ajoute un nouveau volume à la fresque épique qu'il fomente depuis Casa de Lava et Dans la Chambre de Vanda. Après Vanda, puis Ventura, une nouvelle ombre hante le Lisbonne défait de Pedro Costa : Vitalina Varela. Un film qui vous envahit, vous gagne comme un accès de fièvre. Un rêve couleur d'ébène et de nuit, renvoyant la vogue charitable du « film de migrants » à sa vacuité bien intentionnée, et confirmant la puissance du cinéma comme exil.


Pitcher Vitalina Varela semble un vœu pieux et c'est tant mieux. Sachez seulement qu'un homme est mort à Lisbonne, un capverdien enterré à la sauvette dans la nuit moite de l'oubli. Quand sa Vitalina débarque, pieds nus, dans le fracas assourdissant d'un aéroport déserté. Il est trop tard donc ; Trop tard pour la révolte, pour revoir ce mari qui l'a laissée en plan il y a quarante ans au Cap Vert, qu'elle a aimé, enfin peut-être ; ça rêvait sec en tout cas : mariage, maison, enfant, accrochés aux montagnes arides, aux volcans. 

Un fantôme dorénavant, ce Joachim introuvable avec lequel aucun compte ne sera donc réglé. Il est trop tard, toujours. Mais malgré les avertissements de son comité d'accueil (rien en fait qu'une vague équipe de nettoyage capverdienne), et même si « il n'y a rien pour elle ici », c'est ce rien qui va faire film : Vitalina va rester, faire son devoir, s'entêter comme le cinéaste qui la filme en plans toujours fixes et nocturnes. Vitalina veut savoir, renseigner le sens caché de ces quarante ans de vie volés, de cette nuit sans fin des quartiers pourris, oubliés du jour et de Dieu même. Vitalina va rester, s'ancrer comme un reproche dans le labyrinthe, le royaume des ombres, purgatoire marabouté d'un Lisbonne lointain mais qui scintille parfois le soir au bout d'un tunnel ruisselant, au delà du cimetière et des fleurs en plastiques décolorées. 


Vitalina n'aura bien sûr aucune réponse. Elle a beau veiller, fouiller, dresser de petits autels : Il n'y a rien pour elle à Lisbonne, rien que quelques corps errants dans la nuit, des ombres épuisées qui lâcheront le soir en chuchotant des bouts de vie épars de Joachim, une prison où on l'a croisé, l'entraide fragile de cette communauté résolument déplacée. une autre Vitalina qui serait passée par là, usurpatrice de rien au fond, les lettres qu'on envoie pas… et cette langue portugaise qu'il a fallu tant bien que mal bredouillé… la démerde, la honte, le retour impossible. Tout se révèle dans les regards, les absences et une bienveillance désolée. Car le quartier de Fontainhas n'est plus ce qu'il était quand Vanda y fumait son héro. Le peuple buté de Pedro Costa y opposait encore au Lisbonne néo-libéral sa puissante force d'inertie junkie, sa jeunesse aveugle, sa mort imminente, vivotant dans le concert obsédant des bulldozers avides. Maintenant (avant ou après, à vous de voir?), pour Vitalina Varela, dans les entrailles de la dés-œuvre, aucun travail, qu'il soit de deuil ou quoi ou qu'est-ce, ne peut s'enraciner. Rien ne pousse.


Là, pour exténuer sa colère, Vitalina n'aura aucune prise, aucun objet. Même la petite église-hangar miteuse et désormais vide ne lui sera d'aucun secoure, et le prêtre fatigué n'y crois d'ailleurs plus vraiment. Costa en tire les scènes les plus intenses de son théâtre d'ombre et filme son Ventura d'acteur comme un pape de Bacon ou un curé de Bernanos, englués dans la catastrophe postcoloniale. C'est d'ailleurs lui, le pasteur, le guide, qui a le plus besoin de Vitalina, pour lui rappeler la vie, les mots des prières, pour donner un coup de balai, pour écouter ses sermons aphones. A Fontainhas, figé dans la trahison de Judas, le Mont des Oliviers du Christ a tourné terrain vague et la rédemption n'aura jamais lieu. Autour de Vitalina, d'autres ombres ressassent leur amertume à bas bruit, elles rachachent comme disaient les Straub. Car tout l'art de Pedro Costa, dans un geste cinématographique d'une radicalité insensée, est de donner à nouveau lieu et forme à ce monde en déréliction, de lui inventer une topographie, une chronologie trouble (avant les portables, mais bon, rien de palpable). Au delà de la désespérance et du réquisitoire, saturé de nuit, ce monde existe..


Où ? Quand ? laissons tomber, c'est mieux. Ce qui compte, c'est jouer le jeu, se laisser suffoquer par les ténèbres, le grain fatigué des peaux brunes, l'éclat des regards qui vous foudroient de colère contenue, l'échos des radios qui crachotent, plus loin, ou celui des rares chiens qui aboient encore dans la nuit (obscure comme celle des mystiques). Vitalina Varela ne dénonce rien ni n'invoque aucune alternative, aucune échappatoire. Certes, la faute inaugurale du colonialisme portugais plane, impardonnable, mais pas un blanc à l'horizon auquel imputer la tragédie, les destinées déchirées. Trop tard pour la repentance, Pedro Costa le sait. Et le film, comme libéré patiemment de toute charge décoloniale, de tout humanitarisme documentaire, permet si l'on s'y prête, de reconnaître sur l'écran notre monde à nous spectateurs, et d'en habiter deux heures durant une distopie somptueuse et précise. C'est ce qui excédera les tenants d'un cinéma de témoignage militant, c'est ce qui bouleversera les autres comme un requiem irrésolu : Costa filme l'irruption fatale de la beauté dans ces corps qui n'ont plus rien. 

Entraperçue au creux des errances nocturnes de Vitalina, une maison se construit au Cap Vert, dans les montagnes, sans doute celle que rêvaient Vitalina et Joachim, jeunes mariés, quarante ans avant. Ce doit être ça, car une jeune femme serre un bloc de ciment gris dans ses bras. On bosse vaguement à la toiture, le vent souffle fort, il fait jour. 

Costa pourrait finir là dessus, sur ce rêve bringuebalant mais concret. Mais non, retour final à la nuit, au quartier pourri qui se dépeuple encore : une jeune femme est morte (la plus jolie qui restait, qui s'en sortirait un jour). On l'enterre à la va-vite entre les Joachims déjà oubliés. Un chariot longe le mur du cimetière, crissant de bouts de taules coupants, de bois maigre, qui colmateront quelques temps les trous dans les toits de Fontainhas. A coup sûr, rien ne rafistolera jamais ce monde condamné (damné en tout cas) qui court à sa perte tout comme le nôtre. Mais une pierre s'ajoute au mur épique du cinéma de Pedro Costa. Et un film se tient là, confiné à mort dans son format carré, dans son entre-deux d'exil, dans sa beauté luxueuse.

Vincent Dieutre

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