Communiqué de soutien des cinéastes de l'ACID au directeur du cinéma Le Luxy, à Ivry-sur-Seine, suite à la déprogrammation du film J'ACCUSE par la Mairie d'Ivry-sur-Seine


Cinéastes de l'ACID

Communiqué de soutien des cinéastes de l'ACID au directeur du cinéma Le Luxy, à Ivry-sur-Seine, suite à la déprogrammation du film J'ACCUSE par la Mairie d'Ivry-sur-Seine 

Nous, cinéastes de l'Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion, apportons notre plein et entier soutien au directeur du cinéma municipal Le Luxy d'Ivry-sur-Seine (94), suite à la déprogrammation du film J'ACCUSE, imposée par la Mairie d'Ivry-sur-Seine le 7 décembre.

Rappel des faits : vendredi 6 décembre, une trentaine de militant·e·s investit le cinéma dans le but avoué d'empêcher la projection du film. Refusant la proposition qui leur est faite de prendre la parole devant les spectateurs avant la projection, ils finissent par obtenir l'annulation de la séance, après l'intervention, dans le calme, de la police municipale.

Le lendemain, la Mairie d'Ivry, par la voie du directeur de cabinet du Maire, publie un communiqué de presse qui commence par affirmer que : « La diffusion du film de Roman Polanski, condamné pour viol et fuyant la justice, n'est pas un soutien. C'est un acte de non-censure, conforme à notre engagement pour la liberté culturelle, considérant qu'il n'appartient pas au pouvoir politique de sélectionner les œuvres. Fallait-il programmer ce film ? Le débat nous traverse tou·te·s et il est complexe. Nous entendons que ce choix puisse être compris comme entretenant la culture du viol.»

Puis, après deux paragraphes sur les actions menées par la Ville en faveur des combats contre les violences faites aux femmes : « Aujourd'hui, les conditions ne sont pas réunies pour que le film soit projeté au Luxy. La municipalité a pris la décision d'annuler les séances prévues aujourd'hui et dans les jours à venir. »

Devant cet exercice de contorsion digne de Tartuffe, l'envie nous prendrait presque de rire, si seulement ce qu'il révèle de l'état de la liberté de la diffusion artistique n'était pas si grave.

Premièrement : nous rappellerons qu'il n'est aucunement dans les prérogatives d'une collectivité territoriale de déprogrammer une œuvre, même dans un établissement dont elle a la tutelle. La déprogrammation ne peut être éventuellement prononcée que par une juridiction. En somme, la décision de la Mairie d'Ivry est, sans controverse possible, absolument illégale et rien de moins qu'un acte de censure. On pourra, pour s'en assurer, se référer à la Loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine, et notamment au Titre premier, Chapitre premier, Articles 1, 2 et 3.

Deuxièmement : il ne nous est pas possible de souscrire à une justification telle que celle avancée par la Mairie, à savoir que « ce choix [celui de programmer le film] puisse être compris comme entretenant la culture du viol. » Un tel postulat ne fait qu'acter la défaite de la pensée face aux réductions simplificatrices d'une situation dont, si nous espérons la faire évoluer dans le bon sens, il va falloir affronter sans l'esquiver la complexité. Garder la tête haute demande de garder la tête froide.

Nous, cinéastes de l'ACID, association saluée pour sa dimension paritaire, prenons toute notre part dans les luttes qui se jouent actuellement pour que cessent les mécanismes de production et de reproduction de dominations et de violences sexistes à l'oeuvre dans le milieu du cinéma. Ces violences sont systémiques, c'est donc au système qu'il faut désormais s'attaquer, dans la foulée du mouvement #metoo et des révélations d'Adèle Haenel (dont on rappellera la sagesse, elle qui avait demandé à encadrer la projection du film de Polanski, lors d'un festival, d'un débat, et non pas de l'interdire). Notre espoir, l'ambition que nous devons collectivement endosser et porter dès aujourd'hui est de faire en sorte que J'ACCUSE soit le dernier film produit par ce qui sera, bientôt, le vieux monde.

En attendant, J'ACCUSE existe. On peut le regretter. Mais la liberté de diffusion des œuvres est un principe supérieur sur lequel nul ne saurait transiger, y compris et surtout quand l'émotion est grande. À revers de l'attitude qui consiste à vouloir symboliquement faire disparaître le film, nous préférons accepter le miroir que le film nous tend et, même si cela n'a rien d'agréable, nous y regarder tels que nous sommes : pris dans les engrenages complexes d'un système qui dysfonctionne et qu'il nous faut donc refonder.

Nous, cinéastes de l'ACID, travaillons quotidiennement avec les cinémas et les spectateurs pour que ce lieu unique qu'est la salle de cinéma soit un espace d'échanges, de débats, de rencontres. Un lieu où, à travers les films, un dialogue s'engage. Un dialogue dont nous sortirons différents, riches de nouvelles idées, de nouveaux points de vue, peut-être dessillés, en tout cas plus tout à fait la·le même, c'est certain. Le cinéma, c'est l'expérience de l'altérité. Reconnaître l'altérité, c'est lui laisser l'espace de s'exprimer dans le dialogue, sans l'écraser, c'est une des conditions du vivre-ensemble que la société actuelle appelle si fort de ses vœux. De cette expérience de l'altérité, les salles de cinéma comme le Luxy sont les garantes.

Vendredi 6 décembre, c'est la possibilité même de ce dialogue qui a été compromise, puis enterrée par la décision de la Mairie d'Ivry-sur-Seine de déprogrammer le film sur le reste de la semaine. Cette décision lâche, et qui sonne comme un désaveu de la part de la Mairie vis-à-vis du directeur du cinéma, nous choque d'autant plus que nous savons combien Le Luxy et toute son équipe contribuent, depuis des années, par l'exigence des choix de programmation ; par l'action culturelle menée auprès des scolaires et du public en général ; par la qualité des débats qui y ont lieu… contribuent donc à faire de chaque spectateur un citoyen libre, émancipé, capable de juger pleinement en son âme et conscience s'il doit aller voir J'ACCUSE au vu des accusations pesant sur son réalisateur. Déprogrammer brutalement le film, c'est remettre en cause un travail unanimement reconnu pour son intransigeance et son exemplarité.

Il n'est pas encore trop tard pour que la Mairie reconnaisse la gravité de son attitude et de son erreur et laisse Le Luxy faire son travail en restant à la place qui est la sienne, soit veiller au respect de la liberté de programmation artistique.


Le Conseil d'Administration de l'ACID

Cinéastes de l'ACID


Publié le lundi 09 décembre 2019
Mis à jour le lundi 09 décembre 2019

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Le Luxy

77 Avenue Georges Gosnat
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