Il faut payer pour voir

Maria
Reggiani

Au début, lorsque j'ai fait des films pour Arte, j'étais reçue dans un bureau de la chaîne par un interlocuteur qui trouvait gratifiant d'avoir accès à un processus d'élaboration, et était respectueux du travail de réalisateur. En retour, je trouvais ces échanges constructifs ; cela faisait partie du travail. Dans ce cadre j'ai aimé faire des films de commande. J'étais déchargée du sujet, et pleinement mobilisée sur la recherche d'une scénarisation, d'une forme, d'une matière pour donner corps à ce sujet. Les repérages, les recherches, l'écriture, étaient alors des étapes d'élaboration rémunérées. Ce travail invisible de la pensée est la première ligne à avoir sauté dans les budgets, quand la télévision a imposé de réduire les coûts de fabrication des films.


À partir du moment où on ne respecte plus le travail de la pensée, tout peut arriver.

Ce qui avait été un rapport de travail, est devenu un rapport de pouvoir, à discrétion, c'est-à-dire fondé sur la personne, son poste, ses relations, on ne sait plus très bien quoi.


J'ai passé du temps, repéré, écrit, etc. proposé des projets qui me passionnaient, essuyant des refus, pour recommencer, encore et encore. Sur quatre projets développés, je suis toujours parvenue à faire un film, in extremis, de moins en moins bien financé, et payée le plus souvent en droit d'auteurs. J'ai constaté que je passais mon temps à écrire et réécrire, comme si mon expérience ne comptait pas, comme si, socialement, il fallait toujours repartir à zéro, refaire ses preuves. Le plus grave est que cela m'usait, usait mon inspiration, recuisait mes désirs, à m'en dégoûter. J'ai mis vraiment longtemps à comprendre que ce n'était pas moi, ni mes projets, qui étaient en cause.


Je me souviens d'une histoire rapportée par un médecin du travail. Il parlait d'une femme qui savait fabriquer des chaussures et à qui on demandait de produire la même paire de chaussures, en deux fois moins de temps. Elle ne voyait pas comment faire, à moins de bâcler, de sauter des étapes. Cela la rendait malade de devoir jeter son savoir, son plaisir de faire bien quelque chose. Celui qui exigeait d'elle cela, n'avait aucune idée de comment fabriquer une chaussure.


La logique à l'œuvre est la même lorsqu'on nous demande d'écrire et de décrire à l'avance ce que seront nos films. Comme s'ils étaient déjà fait, et plus à faire. Car, qu'est-ce qu'un processus de création si ce n'est un saut dans l'inconnu ? S'aventurer là où nous n'avons pas encore été, inventer une nouvelle forme, tâtonner. Comme l'histoire de la cloche dans le film de Tarkovski, Andreï Roublev : c'est toujours un pari. Nous ne sommes jamais sûrs d'y arriver.


Tout le monde n'est pas capable d'une prise de risque de cette nature. Pourtant, le risque, il faudrait qu'il soit partagé des deux côtés. C'est pourquoi on devrait réhabiliter l'adage : il faut payer pour voir. Et c'est vrai à toutes les étapes - de l'écriture, à la distribution. Trop souvent les commissions se retranchent derrière l'argument des attentes du public, comme une entité abstraite, alors que nous sommes bien placés pour savoir que lorsqu'il est au rendez-vous, ce n'est pas le problème. Ainsi on reste dans le connu, et le reconnu. Et cela est aussi désespérant en tant que spectatrice, qu'en tant que réalisatrice.


Écrire compte, certes, mais n'est-ce pas lorsqu'on en est repérage, lorsqu'on tourne, lorsqu'on est en montage, que nous écrivons ? Je suis sortie du circuit classique juste avant que ne soit instituée la pratique du « pitch ». Un jour j'ai reçu un mail de la Scam, proposant un atelier gratuit pour apprendre à défendre oralement, en cinq minutes, les yeux dans les yeux, un projet que l'on porte depuis des mois … voire des années. Ça me fait l'effet de la scène dans Love Streams, lorsque Gena Rowlands fait un numéro pour essayer de faire rire son frère, et finit par plonger tout habillée dans la piscine. Au fond cela reflète notre société actuelle.


Je suis sortie du circuit et alors j'ai pu refaire vraiment un film, grâce aussi à mes complices de longue date et grâce au soutien d'une productrice et des frères Dardenne, qui ont mis de l'argent pour ses finitions. J'ai retrouvé la liberté, celle de travailler de façon désordonnée et intuitive, et sur un temps long.  


En réalisant, j'ai l'impression de construire une forme d'hospitalité, pour ceux que je vais filmer, eux qui m'accueillent et me font confiance, eux qui participent à la mise en scène. Je pourrais rencontrer ces personnes sans le cinéma, mais je suis hantée par le désir d'en garder une trace, et les filmer est une façon de les regarder vivre, d'apprendre d'eux. A ce moment-là, je sais où me mettre, moi qui si souvent ne sait pas. Moi qui ne me sens aucune appartenance à un milieu. Je termine ce texte par une citation de Serge Daney que je trouve très belle ; elle est tirée de La maison cinéma et le Monde : « Le cinéma a été un art populaire, et en même temps, paradoxalement, il y avait en lui une part de clandestin. Il nous a ainsi protégé du monde et donné le monde. Attention ! L'asocial que je suis ne dit pas qu'il nous a donné la société – le monde, c'est autre chose. »

Maria Reggiani


Publié le lundi 04 mai 2020
Mis à jour le lundi 04 mai 2020

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Maria Reggiani

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