Invitations aux spectateurs - L'Angle mort

LA MUSIQUE

Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard ont écrit le scénario à partir de la scène d'ouverture, le concert afro-funk du prologue. Ce qui se joue à ce moment-là, les coulisses, la famille de musiciens, tout semble prédire à Dominick un destin où musique et invisibilité auront partie liée. Entièrement composée par Patrick Mario Bernard, la musique est une donnée première pour les cinéastes et occupe une place décisive dans L'Angle mort. S'il y est essentiellement question du don d'invisibilité, un autre don est interrogé en creux : Dominick a-t-il hérité d'un talent musical ? A-t-il, secrètement ou confusément, envie d'en faire quelque chose ? Sa relation à la musique est problématique et paradoxale dès le départ et nous sert de point de repère pour mesurer sa trajectoire. Retranché dans les sous-sols d'un magasin de guitares ou façonnant soigneusement ses instruments à partir de boîtes à cigares, il tourne autour de la pratique artistique et semble piégé dans une forme de circularité dont il va progressivement s'extraire. Chemin faisant, il croisera une professeure de guitare aveugle, incarnée par Golshifteh Farahani, qui lui parlera du bruissement rassurant du monde et de la foule : il produit une note, audible pour peu qu'on y prête attention. Une invitation à entendre autrement, comme on apprendrait à voir autrement, ce qui jusque-là demeurait inaudible ou invisible.


LE FANTASTIQUE

S'ils considèrent l'Homme invisible du roman de H. G. Wells comme une figure canonique, Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard n'en ont pas moins construit leur personnage principal à rebours de ce que peuvent produire en matière d'invisibilité la littérature ou le cinéma fantastique dominants. Que faire d'un tel don ? Le subir, comme Dominick, le pervertir, comme son ami d'enfance, voire le subvertir, comme ce magicien qui le fait passer pour un truc, un artifice ? Ceux qui naissent avec un don sont-ils dès lors contraints d'en faire usage ? En se focalisant sur celui qui décide de n'en rien faire, les cinéastes nous invitent pourtant à prendre ce pouvoir très au sérieux. Ils ne l'assignent pas à une valeur ou un super-pouvoir mais l'envisagent dans toute sa matérialité. Que se passe-t-il, très concrètement, lorsque l'on devient invisible ? Et comment mettre en scène cette invisibilité ? Avec leur chef opérateur, ils jouent notamment sur les «vrais» faux raccords : Dominick apparaît, nu, lorsque la scène est envisagée depuis son point de vue, et sa nudité nous le rend paradoxalement hyperprésent ; mais il disparaît lorsque la scène est vue à travers les yeux d'un autre. Le format 4/3 et les jeux avec la profondeur de champ renforcent notre sentiment de le voir à l'étroit dans son quotidien, accentuant l'effet «boîte» des appartements ou du sous-sol dans lequel il travaille. En prenant au pied de la lettre la question de l'invisibilité, ils filent également une métaphore en perpétuelle évolution, qui se déploie tout au long du récit. Il est question tour à tour de ce que l'on voit, de ce que l'on ne voit pas, de la façon dont on est vu. Et, de ce point de vue, l'invisibilité est aussi bien sûr une métaphore sociale. « Ce fantastique dont on s'aperçoit toujours plus qu'il est en réalité tout le réel »* tel que l'évoquait Artaud, ne saurait émerger sans un cadre réaliste. Et par renversement, n'est-il pas le seul à pouvoir restituer le réel dans toute sa complexité, et ainsi le mettre à nu ?

* Antonin Artaud, Sorcellerie et cinéma, 1927

Publié le mardi 01 octobre 2019
Mis à jour le mardi 01 octobre 2019

Article

L'Angle mort

Un film de Patrick Mario Bernard

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