À propos du Grand Voyage

Jacques
Kebadian

Cinéaste

« Dieu propose aux hommes des paraboles » (Le Coran) 


La grande force du film d'Ismaël FerrouKhi, c'est de nous plonger dans une fiction où naturalisme et psychologie sont balayés dès les premières scènes. En une dizaine de plans essentiels, est révélée, la situation d'une famille maghrébine dans une cité de la banlieue française... Quelle beauté dans le silence tendre et résigné de la mère et de la petite sœur, et dans la douleur, puis la révolte du fils quand le père lui demande de le conduire au pèlerinage de La Mecque. Puis l'acceptation finale que l'on comprend au simple geste de ne pas répondre à sa petite amie qui s'affiche sur le portable... Nicolas Cazale, est très émouvant dans son jeu de fils rebelle et respectueux. Ce qui est raconté-là n'a rien à voir avec une sociologie de l'exil mais avec un mouvement de l'âme et si on veut raconter l'émotion que procure ce film, viennent à l'esprit une multitude de détails rapides, de petits gestes, de silences... La communauté aperçue et saluée par les portières de la voiture, le fils qui profite des embouteillages pour essayer d'envoyer un SMS à sa petite amie, le père endormi au moment de passer la douane italienne, le tapis de prière sur une aire d'autoroute... L'embardée sur l'autoroute provoquée par le père pour affirmer son autorité : « tu es têtu, mais ici c'est moi qui décide. » Mohamed Majd, le père, a l'élégance et la gravité sombre des hommes du désert, son regard scrute les réactions de son fils, de la géographie, du ciel, il n'a pas besoin de carte pour s'orienter et s'il s'égare où tombe malade il prend le temps de la prière pour retrouver le chemin... Car lui aussi est issu du monde nomade qu'il traverse, pressé par l'urgence et la rudesse de la vie. Contraints de rouler sans cesse, c'est un voyage qui ne se soucie pas du lieu où ils coucheront le soir. Dans cette relation père/fils, les rencontres (cette vieille femme quasi spectrale qui s'invite dans la voiture), les obstacles : la voiture recouverte dans la nuit de neige transformant le véhicule en igloo, le père mourant hospitalisé puis miraculé par la lecture du Coran, font partie de l'initiation spirituelle. Quand le père échange l'appareil photo contre un agneau qu'il ne parvient pas à égorger, on pense au sacrifice d'Abraham. Cette mise en abîmes du récit biblique, on le retrouve dans le rêve de Réda, qui s'enlise dans les sables du désert pendant que son père transformé en berger s'éloigne avec le troupeau. Dans cette traversée de la Serbie, de la Croatie, de la Bulgarie et de la Turquie, jusqu'à l'arrivée en Arabie Saoudite, le père, issu d'une culture ancestrale, reconnaît les codes, tandis que le fils ne fait que découvrir ses racines. Et avec lui nous sommes complètement sidérés par la vision des millions de fidèles vêtus d'un habit blanc et qui se rendent en procession à la grande mosquée de La Mecque. Un art de l'ellipse où la poésie jaillit des faits, des gestes, des objets. Dieu est là avec intensité dans ces ellipses... Rien à voir avec les fous de Dieu actuels.

Jacques Kebadian

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Cinéaste


Publié le mardi 12 septembre 2017
Mis à jour le mardi 14 novembre 2017

Paroles de cinéastes

Le Grand voyage

Un film de Ismaël Ferroukhi

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