Sous le couvre-feu, les braises


Cinéastes de l'ACID

Depuis vingt-quatre heures nous tou·te·s, cinéastes et acteurs de l'ensemble de la filière indépendante, sommes, comme nos concitoyen·ne·s, dans un état de sidération.

Cela fait des mois que nous travaillons d'arrache-pied – dans un climat qui avant même cette pandémie mondiale était déjà extrêmement violent pour le cinéma indépendant – à permettre, jour après jour au plus de spectateurs possible, d'avoir accès aux films que nous aimons et défendons, aux œuvres qui font notre richesse et notre fierté.

Chaque spectateur, chaque spectatrice revenu·e en salle est une victoire. Un signe d'optimisme et de combativité, une fenêtre ouverte sur de possibles lendemains moins noirs.

La brutalité avec laquelle nous avons appris l'interdiction de l'accès aux salles de cinéma et à l'ensemble des lieux de culture après 21h n'est rien de moins qu'un coup de couteau dans le dos. Asséné froidement, au nom d'un pragmatisme sanitaire tout à fait contradictoire avec le fait que les lieux de culture ne constituent pas des foyers de contamination.

Dans le cas très précis du cinéma, empêcher la diffusion des films en soirée est un double assassinat économique et artistique : à effet immédiat et à effet différé puisque sans recettes en salles, pas de financement de la création à venir. Or, de cette création, nous avons viscéralement besoin : opposer l'exception culturelle, comme mise en partage, à l'état d'exception. Comment peut-on acter en conscience de refuser l'accès du public à la culture alors que cette situation est partie pour durer ?

Le cinéma indépendant ne cesse de prouver, depuis le déconfinement, sa capacité fédératrice et l'intérêt qu'il suscite auprès du public. Celles et ceux qui fabriquent ces films considèrent les spectateurs auxquels ils s'adressent autrement que comme des consommateurs. Cette hauteur de vue est celle qui nous permettra de traverser une telle période de crise avec dignité, sans atomiser un corps social par ailleurs déjà bien disloqué. C'est cette hauteur dont semble manquer cruellement un gouvernement capable de traiter le secteur culturel et, par extension l'ensemble des citoyens, par les marques d'un mépris certain.

Ultime hypocrisie de ceux qui en appellent à longueur de communiqués à une « responsabilité » dont ils sont les premiers à se délester, car agir ainsi, de façon aussi légère et autoritaire, est purement et simplement irresponsable.

Au nom de la responsabilité lucide et avisée qui doit présider aux directions à suivre, nous enjoignons le gouvernement à revenir sur cette mesure injuste et à permettre à chacune, à chacun, d'avoir accès le soir, après le travail, aux lieux de culture. C'est une question socialement vitale.

Assez de « nous sommes en guerre », assez de « couvre-feu » : ce vocable guerrier gangrène la pensée et abîme les possibilités d'un combat collectif contre une situation sanitaire, économique, et enfin morale extrêmement violente. Et notre gouvernement devrait se rappeler que sous le couvre-feu couve la braise. Nous avons besoin de la culture. C'est une mesure d'urgence tout autant qu'une vision d'avenir.


À l'instar des lucioles, nous ne nous éteindrons pas.

Cinéastes de l'ACID


Publié le vendredi 16 octobre 2020
Mis à jour le vendredi 16 octobre 2020

Communiqué

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