Invitations aux spectateurs - Ne croyez surtout pas que je hurle

VOIX OFF, VOIX NUE

On a coutume d'associer la voix-off à son utilisation la plus conventionnelle, en tant que procédé narratif intervenant pour nous informer sur l'action en cours, la contextualiser ou la commenter a posteriori. Si certains cinéastes s'en sont emparés pour enrichir leurs films d'une dimension supplémentaire, en jouant du décalage tantôt comique tantôt tragique entre l'image et le son (Guitry, Visconti...), d'autres en ont fait une véritable force constitutive de leurs œuvres, allant jusqu'à la disjonction image/son, troublant le rapport entre ce que l'on voit et ce que l'on entend (Duras, Straub et Huillet....). Ici, la voix-off, celle du réalisateur Frank Beauvais, est la seule voix du film, une voix nue, sans accompagnement sonore ou musical, nous relatant cette expérience hors du commun qui fut la sienne pendant cette période. Le titre même résonne comme un indice, un titre pied de nez aux accents doucement surréalistes ; Ne croyez surtout pas que je hurle* : certes, le cinéaste-narrateur ne hausse jamais la voix, mais son film n'en demeure-t-il pas moins un cri intérieur ? En concevant ce long-métrage sur le principe du found footage (le détournement ou le réemploi d'images cinématographiques préexistantes dans le but de créer une nouvelle œuvre) et en posant sa voix sur ces images, Frank Beauvais confère à la voix-off une puissance d'évocation prodigieuse. Soustraits à leur destination première, les plans se parent d'une multitude de significations possibles, et le cinéaste en joue, les mettant en miroir avec ses mots, privilégiant un montage qui fait la part belle aux jeux métaphoriques, à l'association d'idées, au jeu de contraires, à l'ironie. Quant à l'absence de musique, celle-ci n'ôte en rien à la musicalité du film, qui procède du dialogue fécond entre rythme de montage, syntaxe du texte et diction du narrateur. Cette voix nue, intime, entre pourtant en écho avec la rumeur du monde, et produit chez le spectateur un étrange sentiment de familiarité. C'est ainsi que la magie opère et que nous nous faisons à notre tour explorateurs de cet imagier, dessinant petit à petit une géographie mentale, éprouvant la sensation troublante d'avoir connu ces lieux que l'on n'a pourtant jamais vus.

* Le titre pastiche celui d'un film est-allemand de Frank Vogel intitulé Denk bloß nicht, ich heule (1965)


ETATS D'URGENCE

Si l'on devait apparenter Ne croyez surtout pas que je hurle à un genre, on serait bien sûr tentés de le rapprocher de celui du journal intime. Le film n'est pourtant pas l'œuvre d'un diariste, Frank Beauvais n'ayant pas tenu son journal jour après jour. Il s'agit plutôt d'une chronique rétrospective, d'un déroulement chronologique relaté a posteriori. Le cinéaste a tenté de se remémorer les événements personnels qui avaient jalonné ce semestre (visites d'amis, voyages) et parallèlement, de remonter le fil de l'actualité politique de cette période, tout en s'interrogeant sur la résonance qu'elle avait eue sur lui. Il semble ainsi explorer deux états d'urgence, celui d'une détresse intime, et celui dans lequel la France était plongée. De là naît ce paradoxe fertile, celui d'un homme en retrait du monde mais qui ne cesse de l'interroger, mettant son ressenti en partage avec les spectateurs. On glisse de l'intime vers l'extime, cette intimité tournée vers l'extérieur, entraînée par une force centrifuge qui donne au film un caractère si personnel et pourtant si universel.

Publié le vendredi 06 septembre 2019
Mis à jour le vendredi 06 septembre 2019

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Ne croyez surtout pas que je hurle

Un film de Frank Beauvais

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