Invitations aux spectateurs - Vif-Argent

Assumer l'artifice du cinéma : musique & son

Le travail sur la bande-son proposé par les compositeurs Benoît de Villeneuve et Gaspar Claus s'inscrit dans l'héritage de Ravel ou Debussy, du romanesque français du début de siècle. La place laissée dans la composition à la flûte évoque l'héritage mythologique de cet instrument, celui par excellence des passeurs – inventé par Hermès / Mercure (auquel le titre Vif-Argent fait indirectement référence), le dieu qui conduit les vivants chez les morts.

La formation de musique de chambre se transforme progressivement en une formation orchestrale, ce qui contribue à donner une ampleur poétique au film. Ce déploiement musical, cet artifice assumé, induit l'adhésion du spectateur au romanesque. Les parties les plus fantastiques du film s'appuient sur un rapprochement musique et images, à l'image de la scène finale où la musique symphonique répond aux éclairages bleutés sur le pont du parc des Buttes Chaumont. Car si Juste est le passeur, Stéphane Batut et Céline Bozon (chef-opératrice du film) font du 19ème arrondissement parisien l'endroit des passages fantastiques : ponts éclairés, reflets sur l'eau, il suffit de peu pour que les éléments les plus prosaïques deviennent le lieu du merveilleux. Le cinéaste traduit ici de façon poétique notre besoin de fiction pour donner un sens au réel.


Retarder la mort par la fiction

Cette nécessité de croire et se raconter des histoires traverse Vif-Argent de bout en bout et affirme une croyance rare dans le langage du cinéma. A l'instar du père de Juste qui, depuis 20 ans, ressort les images de son fils disparu. Ramener celui qui est mort, montrer ce qui n'est plus, n'est-ce pas là un retour à l'origine du cinéma : faire fiction pour lutter contre la mort de l'être aimé ?

Juste, quant à lui, trouve sa place chez les vivants en recueillant leurs derniers souvenirs alors que lui reste sans mémoire. Agathe lui ayant rendu la possibilité d'un souvenir et d'une rencontre, le voilà qui s'efface et qui disparaît. On se souvient de Rex Harrison en fantôme du Capitaine Gregg disparaissant de la vie de Madame Muir (Gene Tierney, dans Le fantôme de Madame Muir) après lui avoir raconté sa vie. La transmission du souvenir comme passage des vivants aux morts, la croyance aux fantômes ; voilà la belle question que le cinéma n'a jamais cessé de poser. Visibles, semi transparents ou invisibles, la présence des morts clandestins chez les vivants se décline visuellement par des astuces à mi-chemin entre Méliès et Franju. Le film s'attache à documenter les différentes façons d'être présent au monde dans notre société pour les anonymes, ces invisibles qui ont pour désir absolu d'être une présence pour quelqu'un... 

Au-delà du romantisme littéral et cinématographique, Stéphane Batut semble poser la question du droit à vivre dans une société quand on n'a pas d'histoire à (se) raconter.

Publié le vendredi 26 juillet 2019
Mis à jour le vendredi 26 juillet 2019

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Vif-Argent

Un film de Stéphane Batut

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