Spectateur, mon beau souci

Clément
Schneider

Cinéaste

Tout chantier de réflexion sur les transformations qui touchent actuellement le monde du cinéma devrait commencer par cela ; par ceux-là : le spectateur et sa place. Non pas simplement la place qu'il paye (un simple fauteuil) mais bien plutôt celle qu'il occupe, comme sujet actif d'une expérience artistique, et pas comme simple consommateur passif de contenus. 

La différence est aussi fondamentale qu'actuelle : d'occupation de lieux, d'espaces à se réapproprier, il est plus que question aujourd'hui. Ainsi, penser en spectateurs, c'est avoir l'ambition d'aborder le malaise qui affecte le cinéma français depuis un point de vue qui redonne à la réflexion politique, esthétique et économique, une certaine hauteur qui, il faut bien le dire, lui manque par trop ces derniers temps. Cela devrait nous obliger à reconsidérer collectivement la signification de notions aussi essentielles que « indépendance », « création », « diversité », « intérêt général », « art et essai » en regardant, les yeux grand ouverts, ce qui (se) passe dans les salles de cinéma. 


Nous croyons profondément que le spectateur n'est pas une simple unité, une valeur d'échange, un chiffre que l'on scrute fébrilement chaque soir ; il n'est pas un score. Il a un corps, un visage, une histoire, des désirs. Il est, par essence, multiple et singulier. Il ne se résumera jamais au « public » – masse informe aux goûts programmés, segmentable en catégories et cibles marketing, qu'on vise donc, et sur lesquelles, au bout du compte, on tire à feu nourri. Les victimes collatérales de cette artillerie lourde sont alors ceux qui refusent cette place assignée, utilitaire et que l'on nomme les « petits » (films, exploitants, producteurs, distributeurs...) et avec eux une certaine idée du renouvellement des formes. On pourrait évidemment céder aux sirènes ultralibérales et considérer qu'il en va de la loi du plus fort que les « petits » jugés à l'aune de leur résultat immédiat en salle, disparaissent au profit des « gros ». On pourrait, mais au prix d'une coupable indécence. 


La vitalité du cinéma français, faut-il le rappeler, doit beaucoup à un système d'état historiquement protectionniste et régulateur, créé pour s'opposer à une simple loi de la jungle du marché et qui profite, en outre, à l'ensemble des maillons de la chaîne, petits et gros. Sans en détailler ici les modalités technico-législatives, il suffit d'en appeler à nos expériences de spectateur : la découverte d'un film rare dans une salle de village ; les dispositifs d'éducation à l'image ; la variété des films disponibles, à terme, sur les chaînes publiques… Tous, à un moment ou un autre, avons joui d'un accès privilégié aux œuvres, à toutes les œuvres, grâce aux dispositifs de ce système. Ainsi, ceux qui argumentent en faveur de ce qui n'est rien moins qu'une pure dérégulation jouent au mieux aux apprentis sorciers, au pire aux inconscients. Et ce sont les mêmes qui, voyant l'environnement autour d'eux se bouleverser, avec par exemple l'arrivée des plateformes internet, pleurent la mort annoncée – disent-ils – d'un cinéma dont ils n'ont cessé de creuser la tombe en oubliant, tout simplement, ce qui fait l'absolue unicité du cinématographe par rapport aux autres « contenus audiovisuels » dont ils se sont fait les chantres. 


Affirmer la spécificité du cinéma dans la prolifération d'images qui nous assaillent, ce n'est pas faire acte de conservatisme poussiéreux – car combien sont nombreux les films et les cinéastes qui savent mieux que tous les apôtres du direct prendre le pouls du monde. C'est l'inverse d'une attitude de repli nationaliste et de fermeture des frontières. C'est, au contraire, avoir une conscience aiguë de la tendance globalisatrice du monde, un monde qui lisse, qui norme, qui étête, qui rabote. Un monde d'objets sans aspérités, un monde sur lequel, littéralement, nous n'avons plus de prise. Ce monde-là, nous le refusons, préférant à la répétition du même, la prolifération du singulier, de l'informe, du prototype, de la tentative et du risque. 


Avant d'être cinéastes, producteurs, acteurs, techniciens, critiques, penseurs, programmateurs, agents, distributeurs, exploitants… nous sommes donc spectateurs. En chacun de nous s'est sédimentée une mémoire, celle des films que nous avons vus, et qui, bien plus qu'un simple catalogue, constitue un outil qui nous arme pour affronter, quotidiennement, la réalité. S'adresser aujourd'hui au spectateur c'est d'une part avoir l'ambition de croire qu'il existe, en dépit des divergences d'intérêt des différents acteurs du milieu du cinéma, un dénominateur commun autour duquel il soit possible de travailler : la part de spectateur en nous ; c'est d'autre part inviter les spectateurs de nos films à prendre aussi la parole : car que vaudrait une adresse sans réponse, une correspondance qui n'irait que dans un sens ? 


Nous voulons aujourd'hui inviter tous ceux qui le souhaitent à se joindre à la réflexion que nous ouvrons. Nous avons pour nous cette conviction que nous serons nombreux et que nous saurons abattre les cloisons qui nous isolent, que nous parviendrons à rompre nos solitudes parfois désespérantes pour mener bataille commune, en pariant avant tout sur le partage et la mise en commun d'expériences singulières, concrètes et localisées, contre les constats généralistes et statistiques. Et si nous avons cette conviction, une fois encore, c'est parce que nous voulons penser depuis la place du spectateur : car quiconque est un jour allé dans une salle de cinéma sait que, de tous les endroits du monde, c'est un lieu où jamais nous ne nous trouvons seuls.


Clément Schneider pour le CA de l'ACID.

Clément Schneider

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Publié le vendredi 06 septembre 2019
Mis à jour le vendredi 06 septembre 2019

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