Du simple commentaire au journal intime : pourquoi la voix off ?

DU SIMPLE COMMENTAIRE AU JOURNAL INTIME : POURQUOI LA VOIX OFF ?


On associe parfois la voix off à un moyen de combler les manques de l'image ou du scénario. Pourtant, tout un pan du cinéma utilise la voix off comme force constitutive des films, ou en joue pour mieux troubler les rapports entre le son et l'image, et interroger les formes traditionnelles de récit.


Avec la projection de NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE de Frank Beauvais


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SON, MUSIQUE ET VOIX OFF : L'ÉLABORATION D'UN RÉCIT TIERS ?

Le soleil et la mort voyagent ensemble, Frank Beauvais (2006)

« Il faut préciser avant tout que dans cette notion de voix off au cinéma il y aussi un autre élément qui apparaît et qui est très important, c'est la musique. Cela est notamment intéressant dans le film de Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle, mais aussi dans ses autres films. Il y a une notion de lyrisme et de collage qui n'est pas sans faire penser au dadaïsme. » Vincent Dieutre

Dans Le soleil et la mort voyagent ensemble (Frank Beauvais, 2006), le son préexistait, ainsi que la deuxième partie du film. Mais parfois, comme dans Ne croyez surtout pas que je hurle, c'est l'image qui préexistait au son : tous les allers-retours sont possibles.

Dans ce film, nous assistons à un processus qui tient d'un désir de réfléchir à comment le spectateur constitue son récit lorsqu'il ne lui est pas imposé par les lois du synchronisme et de la croyance. Nous arrivons donc à l'essence-même du geste de cinéma : qu'est-ce que nous voyons, qu'est-ce que nous entendons ?
Dans cette logique le montage n'est évidemment pas exclu. Simplement, ce n'est plus un montage fluide et destiné à faire croire au spectateur que telle chose suit une autre. Il s'agit là d'une élaboration en commun avec le public d'un récit tiers qui est le résultat de ce processus.


LA VOIX OFF AU SERVICE DE LA NARRATION

Le roman d'un tricheur, Sacha Guitry (1936)

Dans l'extrait choisi du Roman d'un tricheur (1936), Sacha Guitry utilise la voix off de  deux manières très différentes.

La première est une vraie mise en abîme où l'envers du décor et l'équipe nous sont dévoilés, puis le pianiste qui joue sur le plateau fait le pont avec la deuxième utilisation : la voix de Guitry lui-même, qui se charge de la narration.

Cette scène d'ouverture est très audacieuse ; le off n'y est pas une nécessité, mais un choix. Guitry met le spectateur à l'épreuve, et ceci est une des grandes forces du off : le contrat avec le spectateur y est beaucoup plus trouble et plus riche que lorsqu'on est dans des conventions directement issues du théâtre, dont vient Sacha Guitry.


Le cinéaste est aussi l'un des premiers à dire “je” à l'écran, et nous l'entendons dans ce début de film. Il y a ici deux premières personnes du singulier, celle de Guitry-réalisateur et celle de Guitry-personnage. Cette voix off a inspiré de nombreux cinéastes, dont François Truffaut ou Orson Welles (La Splendeur des Amberson, 1942 ; Le Procès, 1962).

Par ailleurs, la musique prend ici en charge le bruitage, elle soutiendra donc le récit et la voix pendant une partie du film. C'est pourquoi le rapport musique/son/voix off y est aussi important que le montage des plans. Ces éléments agissent, eux aussi, comme des plans - il y a donc une dialectique qui se crée. Par ailleurs, l'acte de “dévoilage” du grand appareillage du cinéma crée une expérience, finalement, assez proche de l'intime.


ASYNCHRONIE ET CONSTRUCTION D'UN MONDE FICTIF

India Song, Marguerite Duras (1975)

Dans India Song (1975) nous sommes en asynchronie totale : les dialogues ne correspondent pas à ce que l'on voit à l'image, il y a un décalage temporel et spatial, avec lequel Marguerite Duras joue. Cela demande un travail du spectateur, du début à la fin… c'est une incitation à son activité.


La cinéaste construit un monde imaginaire, et ce n'est qu'à la fin du film que nous comprendrons toute l'histoire de ce personnage. Il y a donc une question sur le off qui y est posée : nous sommes dans un rapport ambigu entre une histoire qui nous est racontée et les “archives” de cette histoire qui nous sont montrées. Il s'agit d'éléments autonomes mais interdépendants en même temps, qui construisent un objet de cinéma totalement neuf. Le rapport son-image y est parfois “proche” ou illustratif, mais construit aussi un méta-langage. Contrairement aux films qui nous imposent un récit…


Rome désolée, Vincent Dieutre (1995)

VOIX OFF ET LE RÉCIT DE L'INTIME

« Quand j'ai commencé à faire des films, l'idée de pousser la voix et le son à l'extrême, de sortir du diktat de la synchronie, était très présente. [...] Je n'ai jamais terminé le film initial, qui avait déjà le même titre. C'est en revenant à la vie 4 ans après, pratiquement, que j'ai repris ces images et qu'elles sont devenues le socle de l'écriture. J'y ai donc ajouté du son et choisi la musique. Tous les éléments du collage se sont alors déplacés vers autre chose de complètement différent. »

Le lien avec Ne croyez surtout pas que je hurle est évident, tout d'abord parce qu'on rentre dans l'intime, le récit de soi ; avec l'idée que la voix et l'espace construisent un lieu, que le spectateur est invité à habiter. C'est la façon dont on considère le spectateur qui change par rapport au paradigme standard du film narratif. » Vincent Dieutre


EXTRAITS PROJETÉS

  • Le soleil et la mort voyagent ensemble, Frank Beauvais (2006)
  • Le roman d'un tricheur, Sacha Guitry (1936)
  • India Song, Marguerite Duras (1975)
  • Rome désolée, Vincent Dieutre (1995)

Regardez ou écoutez la séance ACID POP du 6 janvier au mk2 Quai de Seine à Paris, avec Frank Beauvais et Vincent Dieutre :


FILMOGRAPHIE


  • Sunset Boulevard, Billy WIlder (1950)
  • Journal d'un curé de campagne, Robert Bresson (1951)
  • Le chant du styrène, Alain Resnais (1959)
  • L'amour existe, Maurice Pialat (1960)
  • Les deux anglaises et les continents, François Truffaut (1971)
  • Un homme qui dort, Bernard Queysanne & Georges Perec (1974)
  • Associations, John Smith (1975)
  • News From Home, Chantal Akerman (1977)
  • Ce répondeur ne prend pas de messages, Alain Cavalier (1979)
  • Lettres d'amour en Somalie, Frédéric Mitterrand (1982)
  • Diary (1973/83), David Perlov
  • Europa, Lars Von Trier (1991)
  • Dieu sait quoi, Jean-Daniel Pollet (1994)
  • The Joy of Life, Jenny Olson (2005)

BIBLIOGRAPHIE


  • Le partage de l'intime, dir. Frédérique Berthet & Marlon Froger (2018)
  • Mises en "je" : Autobiographie et film documentaire, Juliette Goursat (2016)

Publié le mardi 07 avril 2020
Mis à jour le lundi 06 avril 2020

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