Honor de cavalleria

Un film de Albert Serra

Honor de cavalleria

Un film de Albert Serra

Espagne - 2006 - 110 min

Guidés par le hasard, Don Quichotte et Sancho poursuivent jour et nuit leur voyage à la recherche d’aventures. Ils chevauchent à travers champs, bivouaquent à la belle étoile, conversent, guettent un ennemi invisible.

Avec :
Lluis Carbo , Lluis Serrat et Albert Pla

Sorti le 14 mars 2007

À propos de Honor de cavalleria

LES CHOSES DE L'ESPRIT 


_ Don Quichotte de la Manche, l'œuvre de Cervantès, était rangée dans la catégorie des classiques littéraires ayant suscité des films parfois impossibles à terminer. Albert Serra nous en propose une version d'un matériau plus sensible, qui ne se joue plus dans la fidélité de la représentation, mais part d'un désir de réinscrire le roman dans une interprétation baroque.

D'abord rendre à la figure du Quichotte sa proximité, en supprimant avec Rossinante, l'effet-silhouette. Dès lors, le cinéaste coupe avec les pitreries de la cavalerie, en restituant aux personnages une dimension plus moderne. Tout se passe donc comme si le chat du Cheshire était parti, mais que le sourire était resté.

Don Quichotte est celui qui est sorti de chez lui pour entrer dans un monde parallèle et vivre une nouvelle vie. Pour qui la femme est un idéal impossible à atteindre dans cette vie. Mais Honor de cavalleria ne s'attache ni à la grandeur pompeuse de l'errance, ni aux effets comiques et dramatiques que provoque la chimère et une autre lecture des signes. Il rejette tous les jeux frivoles du roman, filles de paysans, belles princesses, moulins à vent, et même Dulcinée, pour mieux délimiter un territoire et l'intensifier.

Ce chemin conduit ce jeune cinéaste catalan à s'intéresser davantage à ce qui régit les rapports entre l'hidalgo et son écuyer dans le quotidien, et d'abord à leurs conversations. Ce qu'il privilégie optiquement et met en scène sans affectation en nous rapprochant des personnages, c'est le langage. Sa portée, sa sonorité et sa résonance chez le spectateur.

Qu'est-ce qui se passe dans cette voix de Don Quichotte, dans cette modulation hypnotique qui suggère et qui dicte en même temps ? Il se met en place un pouvoir dont Sancho est le premier destinataire et objet de la transformation. Le magnifique écuyer est montré comme un capteur, une éponge. Mais s'il se tient en retrait, c'est surtout parce qu'il rumine sa propre position. En effet, la vision du monde du héros de Cervantès nous retourne en même temps le miroir de notre impuissance. Une inversion qui joue à plein, car pour le Quichotte, le monde de la marchandise où nous existons, n'est qu'une illusion. Cette parole ne produit pas seulement un ferment intellectuel, elle nourrit aussi une forme de piété. Le délire transporte une signification infinie, celle d'un projet divin qui excède, de la passion, de l'impensable.

S'il n'apporte aucun démenti à la toute-puissance de la chimère, Sancho y consent, par sa seule présence, puisqu'elle perdure. Alors, no style position ? Sollicité par un tiers, Sancho légitime une fiction qui lui convient, par « motif personnel ». Peu d'aptitude pour les travaux agrestes. Pragmatisme ? Ou bien gardien d'une promesse de transcendance ? L'ambiguïté subsiste car le désordre apparent pourrait bien être un ordre enveloppé.

Un film plus fidèle à l'esprit qu'à la lettre, où le texte de Cervantès n'est pas une entité donnée, mais plus un problème qu'un fait. Pour ce cinéaste, au fond, l'œuvre est un idéal et non un donné, et ce qu'elle laisse transparaître d'elle-même dans le texte de Cervantès, n'est que le phénomène de son être. On le voit donc, un problème et une tâche infinis.

Dans Honor de cavalleria, la primauté est donnée à une vision sensualiste, ce déplacement en fait une œuvre moderne et polémique. Un des enjeux pour le spectateur aujourd'hui, c'est le rapport à la jouissance, et c'est avec contentement qu'on s'abandonne à une telle aventure cinématographique.

Marie Christine Questerbert

 - 

Cinéaste


Paroles de cinéastes

À propos de Honor de la cavalliera

Une pénombre trouée de lumière, de hautes herbes, un champ clos, le décor est planté. L'ouverture du film offre la figure mythique du couple Don Quichotte, Sancho Pansa dans le repos de deux hommes fatigués. Et d'emblée leur épopée nous est restituée par la volonté de Quichotte de porter une couronne de lauriers. Avec une caméra qui observe, qui guette même, en étant souvent à distance des personnages, le réalisateur nous fait entrer dans leur intimité comme par effraction, et chaque geste, chaque mouvement devient une plongée dans les sphères de la pensée des deux personnages. En utilisant la durée, par des plans qui vont jusqu'au bout de leur action, Albert Serra pose une évidence : les deux héros ne joueront pas les aventures inventées par Cervantès. Ils ont traversé les chemins de l'écriture, ils sont maintenant au-delà. Par ce choix de filmer leur déambulation sans artifice, composant seulement avec la lumière et une nature bruissant d'insectes, le réalisateur raconte leur histoire à chaque plan. Et j'ai retenu celle d'un Quichotte aérien, dont la quête d'absolu est contrainte par la réalité physique de ses besoins, un Quichotte qui revient toujours sur terre, en donnant des ordres terre-à-terre, à un Sancho Pansa à l'affût de l'âme de son maître. Le matériel comme moyen d'oubli et de dépassement de l'inaccessible étoile. Mais Honor de cavalleria a le pouvoir de gommer toutes les interprétations qui pourraient le réduire. Film cultivé sans être intellectuel, il est, par son dépouillement même, d'une immense sensualité. Film d'initiation au cinéma en train de se faire, il faut le vivre en oubliant le temps, en sachant que le réalisateur ira jusqu'au bout de son désir de cinéaste et nous imprégnera longuement d'un lever de lune au-dessus de deux personnages endormis. Le songe de la raison engendrant toujours des moulins à vent…


Una penumbra agujereada de luz, altas hierbas, un campo cercado, éste es el decorado. La película se abre con la figura mítica de la pareja Don Quijote/Sancho Panza, dos hombres fatigados descansando. Y, de entrada, se nos restituye su epopeya por la voluntad de Don Quijote de llevar una corona de laureles. Gracias a una camera que va observando, que acecha incluso, con distancia a menudo frente a los personajes, el director nos hace penetrar en su intimidad como por efracción, y cada ademán, cada movimiento se convierte en una inmersión en las esferas del pensamiento de los dos protagonistas. Al utilizar la duración, mediante planos que van hasta el final de su acción, Albert Serra afirma una evidencia : los dos protagonistas no vivirán las aventuras inventadas por Cervantes. Han cruzado los caminos de la escritura, ahora están más allá. Al optar por esta manera de filmar sus andanzas sin artificio, componiendo solamente con la luz y una naturaleza zumbadora de insectos, el director cuenta su historia en cada plano. Y me llamó la atención la de un Quijote aéreo, cuya búsqueda de lo absoluto se ve apremiada por la realidad física de sus necesidades, un Quijote que siempre tiene la cabeza sobre los hombros, dándole órdenes prosaicos a un Sancho Panza al acecho del alma de su amo. Lo material como medio de olvido y de superación de la inasequible estrella. Pero Honor de Cavallería tiene el poder de borrar todas las interpretaciones que pudieran reducirlo. Película culta sin ser intelectual, es, por su propia depuración, de una extrema sensualidad. Película de iniciación al cine en proceso, hace falta vivirla olvidando el tiempo, sabiendo que el director irá hasta el fin de su deseo de cineasta y nos impregnará durante mucho tiempo de una salida de la luna encima de dos personajes dormidos. El sueño de la razón engendrando siempre molinos de viento…


Traducido al español por Marie Delporte


Daisy Lamothe

 - 

Cinéaste


Paroles de cinéastes

Come Together - News #12

Le 11 juin 2020


L'avant-dernière newsletter hebdomadaire, pour tenir jusqu'à la réouverture de nos chères salles obscures le 22 juin - et donc la (re) sortie de SI C'ÉTAIT DE L'AMOUR de Patric Chiha et de KONGO de Hadrien La Vapeur & Corto Vaclav.

Afin de continuer à faire vivre le cinéma que nous défendons donc, de nouvelles idées de films à voir depuis chez vous, des textes de cinéastes, des idées de musiques pour accompagner vos journées ou vos nuits. Et pour cette semaine, un focus spécial "Contes & Légendes" avec deux films nous venant de temps immémoriaux.

Si ce n'est pas encore fait, vous pouvez nous suivre sur Facebook, Instagram, et Twitter !


Les cinéastes et l'équipe de l'ACID


PROPOSITIONS VOD "Contes & légendes"

DU SOLEIL POUR LES GUEUX de Alain Guiraudie


Une jeune coiffeuse au chômage veut rencontrer les bergers d'Ounayes. Un bandit d'escapade veut quitter son pays. Un grand guerrier veut capturer le bandit...


Soutenu par l'ACID en 2001 - A voir en VOD sur Shellac


HONOR DE CAVALLERIA de Albert Serra


Guidés par le hasard, Don Quichotte et Sancho poursuivent jour et nuit leur voyage à la recherche d'aventures. Ils chevauchent à travers champs, bivouaquent à la belle étoile, conversent, guettent un ennemi invisible.


Soutenu par l'ACID en 2007 - A voir en VOD sur UniversCiné


PROCHAINEMENT AU CINÉMA


KONGO de Hadrien La Vapeur & Corto Vaclav

En salles le 22/06


SI C'ÉTAIT DE L'AMOUR de Patric Chiha

En salles le 22/06


EVA EN AOÛT de Jonás Trueba

En salles le 05/08


143, RUE DU DÉSERT de Hassen Ferhani

En salles le 16/12


UN PEU DE LECTURE...

« Il y a des femmes qui peuplent nos vies de spectateurs et Malika en fera résolument partie. L'héroïne du nouveau film d'Hassen Ferhani tient un café au bord de la Nationale 1 : La Transsaharienne, à 900 km au sud d'Alger, traverse le désert algérien jusqu'à la frontière du Niger. Voilà pour le décor.                   


143, Rue du désert est une sorte de road-movie immobile. Ce sont les kilomètres qui défilent en hors-champ. Dans son café minuscule aux ouvertures magiques, fenêtres sur un monde infini, Malika a les atours d'une héroïne de roman, ogresse malicieuse, magicienne emmitouflée, une femme seule, au milieu de nulle part avec un horizon balayé par la valse des camions qui filent sur la route du désert.


Le film porte en lui mille et une fictions. Par la poésie de ses images et la beauté des cadres, apparaît la puissance du hors champ, qui fait que l'imaginaire s'emballe. Un homme marche au loin le long d'une route battue par une tempête de sable, un camion passe à toute allure dans l'autre sens et mille fictions sont alors possibles.


Ce pourrait être aussi un western algérien, avec Malika en cousine lointaine de Joan Crawford dans Johnny Guitar. Car il faut en avoir du courage et du caractère pour tenir ce saloon. Pour accueillir les récits de tous ces hommes qui s'arrêtent, font une pause le temps d'un café, d'une omelette  - s'il reste des œufs - ou d'une cigarette. Des camionneurs, des migrants,  des Imams, des militaires, des touristes, qui viennent déposer des histoires du pays au creux de son oreille attentive. La seule femme qui traverse le film est une motarde Polonaise. Et Malika recadrera sitôt la Polonaise partie : un corps d'homme, un visage d'homme… La seule reine en son royaume, c'est elle !


Malika dit à l'un des routiers qu'on ne lui a pas laissé une place dans le monde, or le film dit tout le contraire. Il dit comment, en gardienne du vide, Malika révèle les contours de ce monde.


Peindre un détail pour évoquer le paysage, c'est ainsi qu'Hassen Ferhani s'attache à rester dans ce petit théâtre pour raconter cette femme et l'Algérie. On perçoit dans les récits l'épuisement, la lassitude d'un régime politique à bout. Ce pays au bord, comme ce café au bord, juste avant que les manifestations ne commencent – le film a été tourné en 2018. L'Algérie raconté par ce petit bout de la lorgnette, c'est parfois trois fois rien le cinéma ; 143, Rue du désert est un grand film. »

 

La cinéaste Aurélia Barbet  à propos de 143, RUE DU DÉSERT de Hassen Ferhani


...ET DE LA MUSIQUE

Ella van der Woude - "Take Me To the Mall"

Morceau entendu dans TAKE ME SOMEWHERE NICE d'Ena Sendijarević qui sortira en salles au printemps 2021 (suite à un changement de date ; non pas le 8 juillet comme précédemment annoncé).


Ça fait bizarre de revoir du monde, non ?

(image tirée de LA BATAILLE DE SOLFERINO de Justine Triet - Soutenu en 2013)


> Contenu à retrouver également sur les sites de nos partenaries Mediapart et Télérama <


Si vous n'êtes pas encore abonné(e) à nos newsletters ; écrivez-nous à mediation@lacid.org et communication@lacid.org pour les recevoir.

Article

Recherche