Le Voyage au Groenland

Un film de Sebastien Betbeder

Le Voyage au Groenland

Un film de Sebastien Betbeder

France - 2016 - 98 min

Thomas et Thomas cumulent les difficultés. En effet, ils sont trentenaires, parisiens et comédiens... Un jour, ils décident de s’envoler pour Kullorsuaq, l’un des villages les plus reculés du Groenland où vit Nathan, le père de l’un d’eux. Au sein de la petite communauté inuit, ils découvriront les joies des traditions locales et éprouveront leur amitié.

Avec :
Thomas Blanchard , Thomas Scimeca , François Chattot , Ole Eliassen , Adam Eskildsen , Benedikte Eliassen , Mathias Petersen , Judith Henry et Martin Jensen

EN SALLE

Sorti le 30 novembre 2016

En salle

Sous le signe de Jankélévitch et d'Hergé

Le Voyage au Groenland est un film lumineux où l'émotion est d'autant plus forte qu'elle sourd d'un subtil décentrement du quotidien. Variation betbederienne autour de ses figures de paumés perchés, l'épopée drolatique de Thomas et Thomas, jeunes gens lunaires parachutés sur une terre lunaire, se déroule sous le patronage conjoint du philosophe et du dessinateur de BD.


Sous les auspices malicieux du premier, un je-ne-sais-quoi flotte comme un charme dans ce village inuit, sorte d'idéal écolo : pas d'électricité, on charrie l'eau selon les besoins, les toilettes sont sèches, les équipements techniques sont modestes, collectifs et souvent en panne, on y pratique le footing comme aux Buttes Chaumont.


La luminosité particulière de ce territoire gelé éclaire le tragique familier de leur précarité et de leur maturité indécise de façon plus aigüe qu'observées dans leur écosystème habituel. Un je-ne-sais-quoi d'infime, ici, décale la banalité des petits riens par lesquels, sur la fine crête de l'instant, on surprend les vibrations et les altérations qui traversent les deux Thomas. Quand ni la langue de l'autre ni ses codes ne sont intelligibles, quand la proximité amicale obture la connaissance de l'autre (l'autre comme le même, c'est l‘ignorance de l'autre), l'altérité devient miroir et l'expérience de l'amitié se déploie, aussi paradoxalement que la relation au père se tisse dans la distance pudique.


C'est sous le signe du second que les aventures de T &T au Groenland imposent leur expressivité poétique, une limpidité qui a tout à voir avec la ligne claire : précision, rigueur et lisibilité. Les séquences sont structurées et cadrées comme des planches de bande dessinée. La chasse au phoque est à ce titre exemplaire : l'absence d'ombre sur la banquise renvoie à la quasi absence d'ombre dans les dessins d'Hergé, l'expressivité graphique des silhouettes des deux Thomas, le temps suspendu du final (viser/tirer) qu'on voudrait prolonger en revenant à son début, comme dans la relecture fébrile d'une page de BD pour en prolonger la fin… la jubilation d'un récit en soi. Autres échos à l'art de la BD, les enchaînements séquentiels et les quelques voix off fonctionnant comme des récitatifs (1).


Le voyage excelle à déployer la palette des rêveries douces-amères des deux héros. Merveilleux comédiens, très contemporains dans l'incertitude de leur statut social et affectif, Thomas Blanchard et Thomas Scimeca résistent au tragique familier avec une mélancolie souriante et une légèreté élégante. Ils distillent une émotion de haute intensité et s'en reviendront de cette contrée au froid revigorant avec une maturité nouvelle.



(1) - texte inscrit dans une cartouche pour donner des informations que ne fournissent ni le dessin ni les dialogues, en quelque sorte la voix d'un narrateur.

Cati Couteau

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

À propos du Voyage au Groenland

On avait quitté Ole et Adam au pied d'une bouche de métro, dans le court métrage Inupiluk où les deux Thomas s'improvisaient guides pour Inuits en visite dans la capitale. On les retrouve au milieu des habitants de Kullorsuaq dans Le Voyage au Groenland, sorte de match retour où c'est au tour des deux trentenaires parisiens de jouer les touristes sur la banquise. Précisons cependant à l'adresse du spectateur que ce fil conducteur original n'empêche en rien de goûter au plaisir de cette savoureuse comédie sans avoir vu le précédent volet.
Apprentis comédiens et grands adolescents, Thomas et Thomas forment un duo sympathique et complémentaire, l'un étant aussi gentil et timide que l'autre est extraverti et volontaire, capable d'improviser des chorégraphies hip-hop ou de gober tout cru un œil de phoque pour s'intégrer aux mœurs locales. Entre documentaire ethnologique (du « Jean Rouch en plus drôle » comme le dit l'un des Thomas en faisant référence à un ami de son père) et buddy movie à la française, Le Voyage au Groenland nous dépayse dans tous les sens du terme.
S'appuyant sur le caractère très graphique du décor - blancheur étincelante de la banquise, silhouettes aux couleurs vives - , Sébastien Betbeder privilégie toujours la simplicité du trait et la quotidienneté des situations. Petits malentendus, quiproquos langagiers, décalages culturels sont observés avec autant d'humour que de bienveillance, dans un lm aussi drôle que tendre où les préoccupations des chasseurs de phoques côtoient celles des intermittents du spectacle.
Tourné avec la complicité de l'explorateur Nicolas Dubreuil, familier du village et de ses habitants, Le Voyage au Groenland est une belle invitation à la découverte de l'Autre, qu'il soit lointain ou proche.

Sylvie Larroque

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Programmatrice


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