M

Un film de Yolande Zauberman

M

Un film de Yolande Zauberman

France - 2018 - 106 min

«M» comme Menahem, enfant prodige à la voix d’or, abusé par des membres de sa communauté qui l’adulait. Quinze ans après il revient à la recherche des coupables, dans son quartier natal de Bnei Brak, capitale mondiale des Juifs ultra-orthodoxes. Mais c’est aussi le retour dans un monde qu’il a tant aimé, dans un chemin où la parole se libère… une réconciliation.

EN SALLE

Sorti le 20 mars 2019

En salle

À propos de M

M est fou, très tenu, et passionnément émouvant.  Film talmudique sur une spirale, film lui-même en spirale au cœur du cercle vicieux de la pédophilie. Affolement, tourbillon, envers qui se retournent : film de la nuit et du cauchemar, avec ses échos, associations, et son chemin apparemment contradictoire et pourtant parfaitement cohérent, M nous emmène dans une logique où chaque plan retourne ce qu'on croyait savoir, ce qu'on attendait, et nous entraîne plus loin. On plonge dans un monde qui est comme un bouillon, ça bouillonne dans tous les sens, dans la promiscuité, dans les têtes, les émotions, la parole – et dans la folie et la destruction, comme si cette folie et cette destruction étaient la normalité de certains. Monde fou, monde de fous, qui se raconte et se commente presque en riant : à l'image de notre guide Menahem, trop beau parleur plein de rage et rieur, et qui dans le même temps révèle et ses failles et sa force totale. On est dans le monde de la Loi la plus stricte, et l'on peut tout interroger, parler de tout, y compris de l'interdit majeur, bafoué par les gardiens eux-mêmes. C'est comme si la Torah s'était mise sur la tête, servie par des hommes perdus, et qu'elle tournait de manière aussi furieusement dévissée que la forme des rouflaquettes. En spirales, et en trémolos. Car ce qui est raconté : l'omniprésence de la pédophilie chez les Juifs orthodoxes de Bnei-Brak, est terrible. Mais le plus impressionnant n'y est pas le traumatisme, mais la normalité que ce traumatisme et sa répétition s'avèrent être. La cinéaste enjambe elle-même les interdits, et le film réussit par un sortilège étonnant, qui est parfois celui du cinéma, à faire émerger une vérité depuis la contradiction même. Depuis le cauchemar, depuis la folie, une vérité autre : opaque, énigmatique et en même temps très sensible. Au sens de sensorielle, aussi. On croit plonger dans une nuit profonde et la lumière y est omniprésente, à l'image du film dans son ensemble. Les lumières (néons et clignotants et lettres de Dieu devant les bâtiments) sont elles-mêmes comme les traces de la dérive de l'esprit. M est comme notre esprit, malade. Et très vivant.

Marina Déak

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

5 cinéastes ACID sélectionnés au Cinéma du Rée

Cinq cinéastes de l'ACID seront représentés cette année au Festival du Cinéma du Réel et le film M de Yolande Zauberman fera l'ouverture du Festival.

  • Dans la section Front(s) populaire(s) : Still Recording de Ghiath Ayoub et Saeed Al Batal. Projection suivie d'une discussion pour s'interroger sur la manière dont les images des luttes participent aux luttes.
  • Focus sur Yolande Zauberman : Classified People, Un juif à la mer, Would You Have Sex With An Arab?, M.
Actualité

À propos de M

C'est la nuit. Sous les néons au loin, une plage. Un homme chante, M chante. Et sa complainte yiddish nous déchire, s'accroche au ressac, à la nuit de Tel Aviv, indifférente. Une lamentation fiévreuse, fervente, celle d'un ex-enfant à la voix d'or. Car c'est de ferveur qu'il s'agit dans ce film ; et il va falloir s'y plonger dans la ferveur de Menahem, lui coller aux basques, jouer le jeu, nous coller aussi à l'œilleton vibratile de la caméra de Yolande Zauberman et nous départir de tout ce que croyions savoir sur Israël, sur ses extrémistes religieux, sur le poids de la tradition, sur le viol, l'inceste, la famille, le désir, la lâcheté et le pardon, sur nos enfances en général… Et si M est, selon Yolande Zauberman, un film-couteau, une arme d'attaque comme de défense… Attention les doigts !


Et les couteaux sortent vite. Très vite. A la vitesse de la parole ivre de M (en anglais, en hébreu, et même dans ce yiddish auquel se cramponne la communauté qui l'a rejeté), M bien décidé à en finir avec le silence, à briser les cercles vicieux, à revenir sur le lieu du crime, à appuyer là où ça fait mal. Car M n'est pas le seul, il le sait, et ce qu'on lui reproche, c'est d'en avoir fait toute une histoire.


Le miracle du film tient alors dans l'acharnement de la réalisatrice à ne jamais rabattre le sens sur le règlement de compte, sur le jugement à l'emporte-pièce, sur une dénonciation politiquement correcte de la pédophilie ou de l'aveuglement inhérent au radicalisme religieux. Parfois cabot, toujours séduisant, M n'est pas revenu dans ce petit monde clos de son enfance, celui des communautés hassidiques fermées, pour se faire justice. Comme chez Handke, M ne se plaint pas, il porte plainte.


Ainsi, M, ce sera la nuit, toujours, sur la plage de Tel Aviv, du côté des quartiers chauds et des terrains vagues, comme dans les petits cimetières où Menahem, après tant d'autres, fut touché et pénétré dés ses 4 ans. Ce sera la nuit encore dans la voiture feutrée qui fend l'obscurité d'Israël, bercée par la trompette d'Ibrahim Maalouf ou par les déplorations chantées d'un shtetele perdu, mais qui revit là-bas à Bneï Brak, comme sous perfusion.


M ne lâche pas l'affaire, jamais, et son sourire irrésistible nous emporte au delà de la haine, de la vengeance, vers une sorte de réconciliation urgente, lumineuse, une transe nerveuse du pardon qui remontera même jusqu'au cœur de sa famille, jusqu'aux tréfonds des blessures d'Israël… Attention les doigts donc, le film-couteau de Yolande est bien affuté, assez en tout cas pour capter les sourdes répliques du séisme que M va provoquer à Bneï Brak par brèves incursions implosives. Yolande Zauberman aurait pu s'en tenir au reportage, se gorger de scandale social-gore, se barder d'indignation consensuelle et en rester là, forte d'un bon coup à la Michael Moore et d'un sujet en or : le trop craquant Menahem. Et pourtant, laissant derrière elle l'ironie décapante et salvatrice de Would you have sex with an arab ?, voilà Yolande qui bascule vers un questionnement plus âpre, apparemment plus circonscrit, mais qu'elle seule sait rendre universel. Des pensionnats catholiques aux medersas d'Iran, la parole commence de crépiter, on le sait, mais revenons à M(enahem) et à la plage où tout commence. M(arcel) le disait bien : « C'est des cimes du particulier que jaillit le général » et Yolande Zauberman tire patiemment le fil ténu de son Nocturne pour caméra et ferveur documentaire…


Dans la pénombre, on les aperçoit parfois, fuyantes, réservées, les femmes, les mères, les petites filles, mais Yolande Zauberman a résolument choisi d'accompagner M dans un monde d'hommes entre eux, et dont elle a su cependant révéler la fragilité bouleversante, l'ambiguïté folle.

A priori en apnée dans ce territoire hostile (politiquement et sexuellement), la réalisatrice s'arme de patience, de tendresse et de bienveillance et laisse ainsi au spectateur, le temps d'une danse ultra sensuelle entre jeunes « Craignants-Dieu », le temps de la confession désespérée d'un père blessé, le temps d'une tchatche apaisée entre amis d'enfance qui vapotent ou se torchent grave, le temps d'une ballade en voiture avec une « Coccinelle » trans prophète et délicate, une vraie chance de saisir toute la complexité d'un microcosme totalement désynchronisé de Tel Aviv, le petit monde aphone et inquiet des ultra-orthodoxes, mais qui devient peu à peu le miroir de celui où, tous, nous vivons.


A Bneït Brak, la douleur collective de la Shoah semble faire écran, masquant les blessures profondes de l'intime, de l'enfance, les reléguant dans le placard des fatalités non-dites. « Je ne veux pas en savoir plus » avoue l'un des jeunes hassidiques quand M-le-speedé lui explique qu'une femme peut en faire jouir une autre. « On ne doit pas dire ça » tranche un autre quand M explique qu'il a parfois éprouvé du plaisir lors des agressions à répétition dont il fut l'objet. Sous les silences, les secrets, les hésitations, candeur et sincérité affleurent. Les intelligences se concertent, le monde opaque se fendille, et la joie éclate dans le soir des fêtes, la caméra de Yolande Zauberman est donc au bon endroit.


Comme dans les documentaires de Danielle Arbid, Alice Diop ou Marie Losier, le Care et le Queer deviennent ici de redoutables armes de cinéma pour feuilleter les vérités bâclées, les certitudes éthiques, sans rien abandonner du tranchant cinématographique. En quittant M, on en sait plus, et cependant aucune leçon ne nous aura été assénée. Car nous « allons à la question » avec cet M le maudit qui refuse la malédiction, avec ce beau film qui envoute autant qu'il trouble. Rien ne sera résolu, oublié, réglé, mais un instant, toute une nuit, la petite communauté prend conscience collectivement d'une blessure. Parfois, Yolande Zauberman, la réalisatrice sait nous faire part à son tour, en yiddish toujours, de ses doutes et des questions vers lesquelles elle va, caméra en main. Personne n'a raison. C'est la nuit, encore. Fervente. Fin.


Vincent Dieutre

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Cinéaste


Paroles de cinéastes

A propos de M

Comme souvent, un film devrait s'appréhender sans rien en connaître et là peut-être encore davantage tant le parcours de M va bouleverser le spectateur et le questionner. Yolande Zauberman entre dans le monde de ses ancêtres à travers une blessure, celle de Menahem, 35 ans, de retour lui aussi dans la ville de son enfance. Au fil de ses rencontres, la parole se libère autour de lui et on entend l'impensable : la plupart des enfants ont subi des viols lors de leur éducation religieuse. On découvre aussi cette ville israélienne, Bnei Brak, où le yiddish est encore parlé (« la langue des morts » et non une langue morte pour la réalisatrice), où le religieux est partout, même dans la justice : il n'y a pas de police dans la cité, la loi divine est censée régler les problèmes sauf que dans ces cas de viol, rien n'a été fait... Plus que les images, ce sont les mots qui font mal et qui traversent l'écran tel un scalpel : quand M retrouve l'auteur des viols ou quand il essaye de comprendre pourquoi ses parents n'ont rien fait. Yolande Zauberman filme Menahem et les autres de très près, souvent de nuit, sur une plage, un parking ou même dans un cimetière. Elle paraît surprise (« les enfants blessés apparaissent comme par magie, et nous suivent »), pouvant filmer ce monde d'hommes où la femme est quasi invisible dans les rues ou les lieux de culte. La cinéaste, qui avait déjà filmé l'intime de la société israélienne dans Would you have sex with an Arab?, utilise à quelques reprises la voix off, mais sans que cela n'alourdisse le propos. Les dernières scènes sont à cet égard magnifiques et les derniers visages d'enfants captés par la caméra restent à jamais dans nos mémoires.

Décidément, après Spotlight de Thomas McCarthy et Grâce à Dieu de François Ozon, l'étendue du problème paraît infinie, mais Yolande Zauberman a trouvé l'angle idéal pour ne pas tomber dans le voyeurisme. Ce film choc nous laisse dans un état de sidération, les yeux chargés d'émotion et de colère avec une folle envie d'en discuter une fois le générique passé avec les spectateurs présents.

Franck Roulet


Le Mazarin Aix-en-Provence
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